Et si le film qui a inventé le blockbuster moderne n’avait tenu qu’à un fil, ou plutôt à un mécanisme de latex récalcitrant flottant au large de Martha’s Vineyard ? Plus de cinquante ans après la sortie des Dents de la mer, Mahi Grand ressuscite chez Dargaud le tournage le plus chaotique du cinéma de genre dans Les Dents de l’enfer, un album qui donne furieusement envie de revoir Jaws avec un œil neuf, et de plonger sans tarder dans ses 184 pages.
L’histoire est connue des cinéphiles dans ses grandes lignes, mais rarement racontée avec ce sens du rythme et de l’anecdote : en 1974, un réalisateur de vingt-six ans à peine auréolé du succès modeste de Duel et de l’échec de Sugarland Express hérite d’un scénario oublié dans un tiroir, l’histoire d’une station balnéaire terrorisée par un requin. Le tournage tourne vite au naufrage, entre un animatronique qui refuse obstinément de fonctionner, un budget qui explose, des acteurs à couteaux tirés et un scénario réécrit à la volée jusqu’aux dernières minutes. Sans dévoiler les scènes précises que Mahi Grand choisit de mettre en image, on peut dire que l’album s’inscrit dans une veine éditoriale en plein essor, celle de la bande dessinée documentaire consacrée aux tournages légendaires et cabossés, après Un tournage en enfer sur Apocalypse Now ou le très remarqué La Guerre de Lucas. Sa singularité tient à la manière dont il assume la reconstitution romancée : l’auteur prévient d’emblée le lecteur qu’il prend des libertés avec les faits pour servir la mécanique du récit, un parti pris assumé plutôt qu’un simple exercice de vulgarisation historique.
Fait notable, Mahi Grand signe ici seul le scénario, le dessin et la couleur, une position d’auteur complet assez logique au vu de son parcours. Formé au dessin aux ateliers Penninghen puis à la scénographie aux Arts Décoratifs, il a d’abord fait carrière comme décorateur et scénographe pour le théâtre, avant de mettre son sens de l’espace et de la lumière au service du cinéma, en travaillant notamment pour Bruno Dumont, Noémie Lvovsky, Roschdy Zem ou Xavier Giannoli. Cette double culture de plasticien et d’homme de plateau infuse logiquement son regard sur un sujet qui parle justement de fabrication d’images et de mise en scène. Côté bande dessinée, il ne s’agit pas d’un coup d’essai : après avoir illustré Pierre Desproges, il s’est fait connaître avec L’Algérie c’est beau comme l’Amérique et Un Anglais dans mon arbre, coécrits avec Olivia Burton, puis surtout avec La Conférence, adaptation d’un texte de Kafka.
Sur le plan graphique, l’album mise sur une mise en couleurs intégrale et une composition de planches assez aérée, avec des cases souvent amples qui laissent respirer la mer, le ciel et la lumière de la côte est américaine, avec des double pages iconiques. Ce choix d’un découpage large, quitte à assumer certains silences graphiques plutôt qu’une accumulation de petites cases chargées, semble raconter à sa façon l’attente et la tension propres à un tournage en mer sans cesse contrarié par les éléments et par la mécanique récalcitrante du requin. La couleur, entièrement maîtrisée par l’auteur lui-même, n’est donc pas un simple habillage mais un outil narratif à part entière.
Au bout du compte, Les Dents de l’enfer a tout pour séduire aussi bien les passionnés de cinéma que les amateurs de bande dessinée documentaire : une histoire vraie plus rocambolesque qu’une fiction, un auteur qui maîtrise chaque étage de son récit, et la promesse de ne plus jamais regarder Jaws de la même façon. De quoi refermer l’album avec une seule envie, ressortir les Dents de la mer et vérifier, scène après scène, à quel point sa fabrication a été un miracle.