Le deuxième souffle : l’homme traqué

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Il y a des films qui ne vieillissent pas, ils se contentent d’attendre qu’on les regarde à nouveau. Le Deuxième Souffle, c’est un peu ça : un long manteau de pluie, un chapeau rabattu sur les yeux, et cette sensation qu’on va assister, encore une fois, à l’un des plus grands films noirs du cinéma français. Sorti en 1966, réalisé par Jean-Pierre Melville, il ressort aujourd’hui dans une édition somptueuse signée Le Chat qui Fume, restaurée en 4K à partir des négatifs originaux. .

Jean-Pierre Melville, l’Américain de Paris

Commençons par l’homme derrière la caméra. Jean-Pierre Melville — de son vrai nom Jean-Pierre Grumbach, pseudonyme choisi en hommage à l’écrivain Herman Melville — est une figure à part dans le cinéma français. Résistant pendant la guerre, cinéaste indépendant avant l’heure, il se construit son propre studio à Paris, rue Jenner, pour échapper aux logiques du système. Fasciné par le cinéma américain, les films de gangsters, les codes du polar hollywoodien, il les importe et les réinvente à sa manière, avec une économie de mots, une élégance du geste, et un sens du silence qui deviendront sa signature. Avant Le Deuxième Souffle, il a déjà tourné Le Doulos et Léon Morin, prêtre. Il inspirera toute une génération, de Jean-Pierre Melville à Michael Mann en passant par John Woo, qui le citent tous comme une référence absolue du film noir.

Autour du tournage

Le film est adapté d’un roman de José Giovanni, lui-même ancien truand repenti devenu écrivain, et qui collabore avec Melville à l’écriture du scénario — une collaboration qui ne se passera pas sans tensions, les deux hommes ayant des visions parfois divergentes du récit et de ses personnages. On raconte aussi que Melville, perfectionniste jusqu’à l’obsession, a soigné chaque décor comme un tableau, refusant les compromis sur l’authenticité des lieux, quitte à tourner dans des conditions difficiles. Et puis il y a Lino Ventura. L’acteur et le cinéaste se sont brouillés sur le tournage :La scène en cause : celle où Gu monte dans un train en marche au tout début du film. Pour la réaliser, Melville aurait fait croire à Ventura qu’une doublure était prévue, alors qu’il comptait bien le faire jouer lui-même en accélérant progressivement la vitesse du train à l’insu de l’acteur. Melville avait ensuite déclaré à la presse que Ventura avait eu de grandes difficultés à monter dans le wagon, sans révéler qu’il avait lui-même donné l’ordre d’augmenter la vitesse du train — Ventura n’a pas apprécié la manœuvre.

L’histoire

Venons-en à l’intrigue. Gustave Minda, dit « Gu », quarante-huit ans dont huit passés en prison, s’évade du pénitencier de Castres. Il rejoint Paris, où l’attendent sa sœur de cœur Manouche et son fidèle garde du corps Alban. Mais la pègre parisienne n’a pas oublié Gu, et le monde qu’il retrouve est plus dangereux que jamais : rivalités entre clans marseillais et parisiens, trafics, règlements de comptes. Pour financer sa fuite et se refaire une vie ailleurs, Gu accepte de participer à un dernier casse, un hold-up de fourgon blindé. Mais la police, menée par le commissaire Blot, ne le lâche pas, et Gu va devoir affronter à la fois ses adversaires et sa propre légende de dur increvable, dans un monde où le code d’honneur du milieu s’effrite déjà.

On écoute la BD 

La mise en scène et les acteurs

Et c’est là que Melville est au sommet de son art. Sa mise en scène est d’une rigueur presque mathématique : des plans longs, des silences qui en disent plus que des dialogues, une économie de mouvements de caméra qui donne à chaque geste une gravité particulière. La séquence du casse, en particulier, est un modèle d’orchestration du temps et de l’espace, quasiment sans musique ni parole, uniquement portée par les gestes et les regards. Melville filme le milieu comme une liturgie, avec ses rites, ses codes, son silence habité. Face caméra, Lino Ventura est habité, massif, taiseux, habitant Gu d’une gravité tragique rare — un homme fatigué qui porte sur ses épaules tout le poids d’une vie de dur. Paul Meurisse, en commissaire Blot, apporte une ironie froide et une élégance qui contraste magnifiquement avec la rudesse du milieu. Et autour d’eux, Raymond Pellegrin, Christine Fabréga ou encore Marcel Bozzuffi composent une galerie de seconds rôles ciselés, chacun avec sa propre partition. C’est un jeu d’acteurs tout en retenue, en intériorité, typiquement melvillien.

Écouton un extrait des bonus avec Samule Blumenfield

Et la musique dans tout ça ?

Justement, parlons musique. La partition est signée Bernard Gérard, et elle est révélatrice de la méthode Melville : elle est présente, mais jamais envahissante. Le cinéaste préfère souvent le silence, le bruit sourd des pas sur le trottoir mouillé, le cliquetis d’un revolver qu’on arme, plutôt qu’un habillage musical trop appuyé. Quand la musique intervient, elle est discrète, feutrée, presque en retrait, comme un contrepoint à la tension dramatique plutôt qu’un soulignement. C’est une musique de l’ombre, qui laisse toute la place à l’image et au jeu des comédiens — une caractéristique qu’on retrouve dans beaucoup de polars melvilliens, où le silence est presque un personnage à part entière.

Le mot sur l’édition

Venons-en maintenant à cette nouvelle édition proposée par Le Chat qui Fume, éditeur reconnu pour le soin qu’il apporte à ses restaurations patrimoniales. Le film ressort ici dans une version intégrale restaurée en 4K à partir des négatifs originaux, respectant le format d’image 1.66:1 d’époque, avec la version UHD en HDR Dolby Vision accompagnée d’un disque Blu-ray de suppléments. Côté bonus, on trouve notamment une interview d’époque de Jean-Pierre Melville et de Lino Ventura tournée sur le plateau, un module intitulé « Melville par Boisset », ainsi que les bandes-annonces d’origine. Noël Simsolo, Samuel Blumenfeld, Philippe Setbon et Gilles Antonowicz, qui reviennent en profondeur sur Melville, le film et le genre du polar français. 

Et pour les collectionneurs, l’édition Digibook, limitée à mille exemplaires et illustrée par Tony Stella, s’accompagne d’un imposant livret de plus de deux cents pages, avec des textes de Une édition qui, une fois de plus, dépasse le simple objet vidéo pour devenir un véritable outil de compréhension de l’œuvre.

En conclusion

Alors, en quoi Le Deuxième Souffle est-il un film culte ? Parce qu’il incarne, mieux que presque aucun autre, l’idée d’un cinéma français capable de s’approprier les codes américains pour en faire quelque chose de proprement français, austère et mélancolique. Parce qu’il pose, à travers Gu, la question du code d’honneur dans un monde qui n’y croit déjà plus — une réflexion morale qui dépasse largement le simple film de genre. Et parce qu’il a influencé des générations de cinéastes, en France comme ailleurs, qui ont vu dans la rigueur formelle de Melville une véritable leçon de cinéma. Cette réédition signée Le Chat qui Fume est donc bien plus qu’une simple ressortie technique : c’est une invitation à redécouvrir un classique, dans les meilleures conditions possibles. 

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