Excalibur plantée dans la terre d’une Bretagne exsangue, une couronne sans tête pour la porter : voilà le point de départ d’Après Arthur, premier tome d’une nouvelle série de fantasy publiée au Lombard, qui ose s’attaquer à l’un des mythes fondateurs de l’imaginaire occidental non pas en le racontant, mais en le prolongeant. Le pari est audacieux, et la promesse d’un récit choral, sombre et politique, mérite qu’on s’y attarde.
Le roi Arthur est mort. Ce n’est pas un spoiler, c’est le point de départ affiché dès la couverture : la légende s’arrête là où d’habitude elle se clôt en apothéose, et c’est précisément ce vide que les scénaristes choisissent d’explorer. Plutôt que de rejouer une énième version de la geste arthurienne, l’album s’installe dans l’après, dans les décombres d’un rêve d’unité politique effondré. Morgane, Guenièvre, la Dame du Lac, les fils du traître Mordred ou encore un fidèle chevalier de la Table Ronde se retrouvent livrés à eux-mêmes, chacun tentant de faire subsister quelque chose de l’héritage du roi disparu, ou au contraire d’en profiter. L’originalité tient à ce déplacement de focale : on ne suit plus un héros unique porté par une quête, mais une mosaïque de personnages aux intérêts contradictoires, dans un royaume qui sombre dans la guerre civile et les complots de succession. La comparaison avec l’esprit de Game of Thrones s’impose assez naturellement, non pas comme un calque, mais comme une manière de lire la matière de Bretagne à travers le prisme contemporain du récit choral et désenchanté, où le pouvoir corrompt plus sûrement que n’importe quelle magie. Le lecteur curieux de mythologie celtique et arthurienne y retrouvera ses repères tout en découvrant un terrain largement inexploité par la bande dessinée franco-belge.
Ce projet doit beaucoup à la sensibilité de son scénariste, Olivier Legrand, professeur de lettres et féru de littérature de genre, qui n’en est pas à son premier passage par les brumes de Logres : il avait déjà signé le diptyque Olwen, fille d’Arthur chez Glénat, preuve d’un attachement de longue date à ce cycle légendaire. On lui doit aussi, aux côtés de Jean-Blaise Djian, Les Quatre de Baker Street ou encore Les Derniers Argonautes, une trilogie de fantasy épique qui confirme son goût pour les grandes fresques historiques et mythologiques réinterprétées avec un souci constant de cohérence de monde. Cette expérience du récit choral et de la reconstruction d’univers se sent dans la construction d’Après Arthur, pensé d’emblée comme une saga à plusieurs voix plutôt que comme une simple relecture linéaire.
Au dessin, on retrouve Alex Sierra, artiste barcelonais formé à l’école Comics Joso après des études d’histoire de l’art, un parcours qui explique sans doute son sens de la reconstitution et du détail décoratif. Remarqué très tôt en Espagne où on lui confie l’adaptation en bande dessinée d’une série télévisée à succès, il s’est ensuite imposé dans le paysage de l’heroic fantasy francophone en participant à des collections comme Orcs et Gobelins ou Les Terres d’Ogon chez Soleil, un terrain de jeu où son goût pour les créatures, les armures et les grandes scènes de bataille a pu s’exprimer pleinement. C’est cette patte, taillée pour les récits de guerre et de sorcellerie, qu’il met ici au service d’une Bretagne post arthurienne à reconstruire visuellement de toutes pièces.
Le style graphique s’inscrit dans la veine picturale et détaillée propre à la heroic fantasy contemporaine, avec un net souci de texture pour les armures, les tissus et les paysages, et une mise en scène qui privilégie les grandes cases immersives lorsqu’il s’agit de planter le décor d’une île en ruine, tout en resserrant le cadrage sur les visages dans les scènes de tension et de complot. Cette alternance de rythme, entre soufle épique et intimité des rapports de pouvoir, sert bien un récit qui joue justement sur ces deux registres. La couleur, dans ce type de production, n’est jamais un simple habillage : elle porte l’atmosphère crépusculaire annoncée par le pitch, en jouant vraisemblablement sur des tons sourds et automnaux pour traduire le deuil du royaume, contrastés par les éclats plus francs réservés aux symboles de la légende, à commencer par Excalibur elle-même, qui doit rester l’objet de toutes les convoitises visuelles autant que narratives.
Au bout du compte, Après Arthur a pour lui l’intelligence de son postulat : oser interroger ce qui se passe quand le héros n’est plus là pour trancher les conflits qu’il a lui-même engendrés. Entre fresque politique, mythologie revisitée et dessin d’heroic fantasy soigné, ce premier tome pose des jalons prometteurs pour une saga qui s’annonce dense. Les amateurs de légende arthurienne comme les lecteurs de fantasy noire et chorale ont ici une bonne raison de se plonger dans cette sombre épopée
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