Blutch : face A face B

Posted on Posted in Bd Franco Belge

l y a des amours qui traversent deux livres avant de trouver leur véritable forme, et celle-là mérite qu’on ouvre le sien à double sens : Face A. Face B, le nouvel album de Blutch chez les éditions 2042, se lit tête-bêche, comme un disque vinyle qu’on retourne pour en découvrir l’autre face, et c’est exactement ce vertige-là qu’il faut aller chercher sur les tables de librairie dès sa sortie le 11 septembre.

Le principe est limpide et pourtant rarement tenté avec autant de naturel : deux récits, deux faces d’un même vinyle papier, qui racontent la vie d’un couple sans jamais se raconter deux fois la même histoire. La face A prolonge l’aventure de deux amoureux embarqués sur un canot de fortune pour traverser un lac, marins d’eau douce lancés dans une découverte de boiseries et de dangers feutrés, dans la veine des grands récits d’aventure et des manoirs abandonnés. La face B, elle, change radicalement de registre : on y suit la vie à deux après la rencontre, dans un avion ou sur un quai de gare, chacun cherchant sa place, l’un dessine, l’autre vit, et le récit se fait plus intime, plus sensuel, plus trouble. Sans rien dévoiler de la trajectoire de ces deux êtres, on peut dire que le livre prolonge un précédent album de Blutch, La Mer à boire, et qu’il y ajoute une dimension quasi picturale, presque académique, convoquant la danse, le nu, la pose du modèle, la galerie. Le format tête-bêche n’est pas un gadget éditorial : il incarne littéralement l’idée de deux points de vue, deux tempos, deux façons d’aimer qui ne se rejoignent que par la reliure.

Blutch n’est pas un nouveau venu qu’il faudrait présenter en longueur. Né à Strasbourg, formé à l’atelier d’illustration des Arts Décos de la ville, il s’est imposé au fil d’une œuvre déjà dense comme l’un des auteurs les plus singuliers de la bande dessinée contemporaine, toujours en train de réinterroger son medium plutôt que de s’y installer confortablement. Le Grand Prix d’Angoulême, reçu en 2009, a consacré cette trajectoire, et sa ville natale lui a rendu hommage en 2019 par plusieurs expositions. Ici, pas de scénariste distinct : Blutch écrit et dessine seul son récit, ce qui explique la cohérence presque organique entre le texte et l’image, l’un naissant visiblement de l’autre.

Le dessin, justement, est la grande affaire du livre. Tout est mené au crayon, en noir et blanc, sans une once de couleur, et ce choix n’a rien d’un manque : la mine grasse donne aux corps une agilité, une nervosité presque photographique, tandis que les cases s’étirent en pleines pages qui prennent tout leur temps et tout leur espace. L’absence de couleur ici n’est pas une économie de moyens mais une manière de concentrer le regard sur la matière du trait lui-même, sur ses hésitations, ses nervures, ses zones d’ombre — un noir et blanc qui semble convoquer, dans certaines pages, la mémoire d’illustrateurs comme Buzzelli, entre citation discrète et clin d’œil appuyé. La mise en page, ample et respirée, laisse le lecteur flâner dans chaque image avant de tourner la page, ce qui accentue encore l’impression d’un livre pensé comme une partition, où la musique — très présente dans l’univers de Blutch — infuse jusqu’au rythme des cases.

On referme ce Face A. Face B avec le sentiment rare d’avoir lu un livre entièrement à sa place, où chaque choix formel, du tête-bêche au noir et blanc, sert une réflexion sur le couple et sur la représentation elle-même. C’est un album exigeant mais jamais aride, sensuel sans être démonstratif, et qui donne furieusement envie, une fois la dernière page de la face B tournée, de retourner le livre pour repartir sur la face A.

/

https://www.editions2042.com/catalogue/p/face-a-face-b

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *