Il y a des films qui, à force d’interroger leur propre disparition, finissent par devenir intemporels. L’État des choses fait partie de ceux-là. Tourné en 1982, entre le désenchantement européen et l’impasse hollywoodienne, le film de Wim Wenders garde aujourd’hui une acuité presque troublante…
Le point de départ est un mirage : une équipe de cinéma tournant un film de science-fiction sur une plage portugaise, soudain arrêtée faute de pellicule et d’argent. Le réalisateur (Patrick Bauchau, superbe de lassitude) erre alors dans les ruines de son propre projet, cherchant son producteur américain. On pense à La Nuit américaine passée du côté du silence, à un cinéma hanté par son impossibilité même.
Wenders, déjà fasciné par les marges et les routes sans destination, y filme la crise du regard. Ce n’est pas seulement le cinéma qui s’éteint, c’est une civilisation entière qui ne sait plus quoi faire de ses images. Chaque plan semble guetter un sens qui ne vient pas. Le monde vacille, la fiction aussi.
Ce Blu-ray ressuscite une beauté presque fantomatique : le grain du noir et blanc, la lenteur des travellings, les visages perdus dans l’attente. On redécouvre un Wenders fragile, entre ironie et désarroi, avant qu’il ne reparte vers l’Amérique de Paris, Texas.
La restauration, supervisée par la Wim Wenders Stiftung, restitue le contraste mat et l’ombre argentée du noir et blanc original. Le grain, finement respecté, redonne à la photographie de Henri Alekan sa texture de pellicule : une clarté fatiguée, presque tactile, qui sied à la méditation crépusculaire du film.
Côté son, la piste mono d’origine reste sobre mais précise — les silences comptent autant que les bruits du vent ou des vagues. Une discrétion rare, qui fait écho au vide intérieur des personnages.
En bonus en plus des scènes coupées on trouve un entretien inédit avec Wim Wenders datant de 2001 ) il parle de ce long-métrage tourné au jour le jour au Portugal avec l’équipe du film Le Territoire de Raoul Ruiz, qui lui redonna l’envie de diriger aux États-Unis.
L’objet en lui-même — jaquette sobre, livret analytique signé Jean-Michel Frodon — respire le respect discret dû à un classique revenu de loin.
Revu aujourd’hui, L’État des choses parle moins du tournage interrompu que de la condition humaine elle-même — filmer, vivre, c’est tenir quelques instants avant que la pellicule ne manque à nouveau. Souffle suspendu, élégie du regard et aveu d’impuissance : ce n’est pas un film sur la fin du cinéma, mais sur son besoin de recommencer malgré tout.