Billy the Kid n’a pas besoin qu’on le présente, et c’est justement le problème : tout le monde connaît la légende, personne ne connaît le garçon. Alexandre Chenet et Loïc Sécheresse s’attaquent à ce mythe éculé avec un album Casterman de 240 pages qui promet moins un western qu’une autopsie sociale
Le titre donne la clé de lecture : l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Les auteurs partent d’un constat solide, puisque la biographie fondatrice de Billy the Kid, longtemps attribuée au shérif Pat Garrett qui l’a abattu, aurait en réalité été rédigée pour l’essentiel par un journaliste en quête de sensationnel, et non par le shérif lui-même. Plutôt que de prétendre rétablir une vérité impossible à vérifier, Chenet et Sécheresse assument leur propre version : celle d’un jeune homme sans famille ni attaches qui rejoint la bande d’un riche propriétaire du comté de Lincoln et apprend à devenir hors-la-loi dans les marges d’une légalité tordue, avant d’être lâché par ses protecteurs et emporté dans une spirale de violence qui forge malgré lui sa réputation. L’album s’intéresse moins aux fusillades qu’aux mécanismes qui transforment un gamin ordinaire en monstre commode pour les puissants, une lecture qui, sans jamais virer au pamphlet, dialogue évidemment avec notre époque et sa manière de désigner des coupables tout trouvés.
Loïc Sécheresse est diplômé des Beaux-Arts d’Orléans, il a débuté par des séries d’aventure comme Raiju et Raiden avant de se faire remarquer avec Heavy Metal, relecture personnelle et facétieuse de la vie de Jeanne d’Arc. Entre presse, publicité et bande dessinée, il a multiplié les registres, du diptyque breton Ys à l’album collectif sur les Gilets jaunes avec Cyril Pedrosa, en passant par des chroniques hebdomadaires pour Les Jours. Pour Billy the Kid, il a poussé le travail documentaire jusqu’à passer trois semaines au Nouveau-Mexique afin d’observer les paysages et de recueillir la mémoire orale de familles ayant côtoyé les contemporains de Billy, une démarche qui infuse tout l’album. Alexandre Chenet, lui, vient du graphisme et de l’édition : ancien chef de studio chez Dargaud, grand voyageur passé par l’alpinisme et la voile, il s’est fait connaître comme scénariste avec des bandes dessinées consacrées au Vendée Globe. Ce goût pour les grands espaces et les destins mis à l’épreuve du réel trouve ici un terrain naturel dans les étendues du Nouveau-Mexique.
Sur le plan graphique, le duo joue une partition à deux voix parfaitement synchronisée. Le trait de Sécheresse est nerveux, spontané, souvent burlesque, capable de faire passer un visage juvénile à une gueule burinée en quelques cases, avec une science du mouvement qui sert aussi bien les scènes de poursuite que les face-à-face plus statiques. La mise en page multiplie les points de vue à l’intérieur d’une même planche, mêlant par exemple une fusillade en cours à une discussion stratégique menée en parallèle dans un salon feutré, procédé un peu déroutant au début mais qui finit par créer un vrai jeu de miroir entre causes et conséquences. La couleur, à l’aquarelle et posée en teintes directes par Sécheresse lui-même, n’est jamais un simple habillage : les scènes légères ou pleines d’urgence se détachent souvent sur fond blanc, presque nu, tandis que les moments plus graves ou plus intimes reçoivent une colorisation dense et enveloppante, ce qui rythme la lecture autant que le découpage lui-même.
Le résultat est un western qui préfère la nuance sociale à l’épopée sanglante sans pour autant renoncer au souffle et à l’humour qui font le sel du genre. Le lecteur découvre sous le mythe éculé du hors la loi juvénile et cruel un vrai personnage, fragile et pris au piège, porté par un dessin d’une vivacité rare et un scénario qui sait doser gravité et drôlerie.
https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/billy-the-kid