/Et si derrière les grands événements de l’Histoire, les guerres, les révolutions et les bouleversements politiques se dissimulait une réalité beaucoup plus inquiétante ? Avec Les Portes de Shamballah, réédité aujourd’hui en intégrale par Inanna Éditions, Pierre Taranzano et ses complices entraînent le lecteur dans un vertigineux voyage où sociétés secrètes, ésotérisme, archéologie mystérieuse et fantastique se mêlent à l’Histoire du XXe siècle. Une série ambitieuse, nourrie de références et d’un goût évident pour les zones d’ombre de notre monde. La nouvelle intégrale rassemble les quatre albums de cette saga publiée à l’origine entre 2007 et 2016.
L’histoire s’ouvre autour de Malcolm McKenzie et Erwan Frioul, deux hommes entraînés dans une enquête qui les conduit bien au-delà des frontières du rationnel. Leur chemin croise celui de sociétés initiatiques parmi les plus célèbres, de phénomènes inexpliqués et de secrets qui semblent se transmettre d’une époque à l’autre. Peu à peu se dessine une immense toile dans laquelle les événements historiques ne sont peut-être pas uniquement ce qu’ils paraissent être. Au centre de cette quête se trouve le mystère de Shamballah, lieu mythique et inaccessible, dont l’existence et les mystérieuses « portes » pourraient bouleverser l’équilibre du monde.
L’originalité du récit tient justement à cette volonté de ne pas choisir entre le récit d’aventures et enquête ésotérique. La série emprunte autant aux grands feuilletons populaires qu’au thriller paranoïaque. Ses auteurs revendiquaient d’ailleurs, à l’époque de la création de la série, un croisement entre l’esprit d’Indiana Jones et celui de X-Files. Mais ils souhaitaient aussi s’éloigner des recettes alors très présentes dans la BD ésotérique : ici, pas de sempiternelle chasse au secret des Templiers ou au manuscrit explosif caché au Vatican. Le récit préfère explorer la Golden Dawn, l’Ordo Templi Orientis, les Illuminati, les croyances liées à Shamballah et les multiples théories qui entourent le paranormal, les sociétés secrètes et les manipulations de l’Histoire comme Pauwels et Bergier avaient essayé de les compiler dans leur essai « le matin des magiciens »
Le scénario signé Axel Mazuer et Cyril Romano digère ces sources « occultes » pour nous livrer un récit d’aventure enlevé et haletant . Les deux scénaristes partagent depuis longtemps un intérêt pour les origines de l’humanité, l’Asie, le paranormal et les phénomènes inexpliqués. Leur rencontre avec Pierre Taranzano est née de ces curiosités communes et de nombreuses années de recherches personnelles. Les Portes de Shamballah reste l’œuvre centrale de leur parcours en bande dessinée : une saga où ils ont pu donner une forme romanesque à leurs interrogations sur les mystères de l’Histoire et sur tout ce qui échappe, selon eux, aux récits officiels. Le personnage principal héros malgré lui n’est pas sans ambiguïté morale et son arc narratif complexe laisse présager un nouveau cycle.
Au dessin, Pierre Taranzano apporte précisément ce qu’il faut de réalisme pour rendre crédible l’incroyable. Son parcours, montre d’ailleurs son goût pour les grands récits imaginaires et les univers chargés de mythes. Après avoir travaillé notamment dans le décor de spectacle et le storyboard pour l’animation, il a poursuivi une carrière dans la BD qui l’a conduit de l’adaptation des Thanatonautes de Bernard Werber à celles de L’Iliade et de L’Épopée de Gilgamesh. Cette expérience se ressent dans sa manière de donner de l’ampleur aux décors, de faire voyager ses personnages et d’inscrire le fantastique dans des univers visuellement très concrets.
Son dessin est réaliste, précis et particulièrement à l’aise avec les ambiances d’une « inquiétante étrangeté « . Taranzano sait faire exister un lieu avant même qu’il ne devienne un décor de fiction : une rue, une demeure ancienne, un paysage asiatique ou une salle consacrée à un rituel possèdent une véritable présence. La mise en page reste généralement classique et lisible, ce qui permet au lecteur de suivre sans difficulté une intrigue pourtant riche en personnages, en époques et en informations. Mais cette apparente sobriété est régulièrement bousculée lorsque le récit bascule dans l’étrange. Les visions, les scènes rituelles et les incursions dans des réalités moins tangibles permettent alors au dessinateur de jouer davantage avec les noirs, les contrastes et des compositions plus expressives.
La couleur n’est donc pas un simple habillage. Elle participe pleinement à la construction des deux dimensions du récit. Les scènes ancrées dans le monde réel conservent une certaine matérialité, tandis que les séquences fantastiques peuvent se permettre une approche plus picturale et plus sensorielle. Les passages évoquant les mondes invisibles ou les expériences occultes trouvent notamment leur force dans ce travail sur les atmosphères. Andres Mossa et Micaela Tangorra accompagnent ainsi le dessin en donnant à la série une identité visuelle qui évite la monotonie et souligne les changements d’univers. Les critiques consacrées aux albums de la série ont notamment relevé l’efficacité des planches en couleurs directes et l’usage expressif des aplats de noir dans certaines scènes.
Avec Les Portes de Shamballah, le lecteur n’est pas invité à croire aveuglément aux mystères que lui raconte la BD, mais à se laisser entraîner dans le plaisir d’une fiction qui pose sans cesse la même question : et si la réalité était plus étrange que ce que nous acceptons d’en voir ? C’est là que réside la principale réussite de cette série. Taranzano, Mazuer et Romano utilisent l’Histoire comme un immense terrain de jeu, y font entrer des sociétés secrètes et des mythes, puis lancent leurs personnages dans une aventure qui ne manque ni de souffle ni de mystère. Cette intégrale publiée par Inanna Éditions est donc une excellente occasion de découvrir ou redécouvrir une saga fantastique singulière, ambitieuse et généreuse, qui séduira autant les amateurs de BD d’aventure que les lecteurs fascinés par les secrets, les mythes et les zones d’ombre de l’Histoire. Pour ceux qui veulent en savoir plus il est utile de lire l’album illustré les sources de Shamballah.
A suivre dans un prochain cycle d’albums on l’espère toujours aussi passionnants
/https://www.inanna-editions.fr