Et si, pour devenir immortel, l’homme devait renoncer à rêver ? Avec Resurrection, Bi Gan imagine un monde où le rêve devient une forme de résistance et où le cinéma lui-même se transforme en machine à voyager dans le temps. Ressorti en Blu-ray par Potemkine ce film-fleuve de 159 minutes, récompensé par le Prix spécial du Jury au Festival de Cannes 2025, est l’une des expériences de cinéma les plus ambitieuses et les plus vertigineuses de ces dernières années.
Bi Gan n’est pas un cinéaste prolifique, mais chacun de ses longs métrages a contribué à faire de lui l’une des voix les plus singulières du cinéma chinois contemporain. Révélé internationalement avec Kaili Blues en 2015, il avait déjà marqué les esprits avec Un grand voyage vers la nuit, en 2018, notamment grâce à son extraordinaire séquence en plan-séquence et en 3D. Avec Resurrection, son troisième long métrage, il pousse encore plus loin son goût pour les récits labyrinthiques, les temporalités flottantes et les images qui semblent naître directement de la mémoire ou du rêve. Le film est sans doute son œuvre la plus vaste, la plus libre et la plus ouvertement cinéphile.
La gestation du projet n’a d’ailleurs rien eu de simple. Annoncé dès 2021, le film a été développé pendant plusieurs années avant un tournage effectué en plusieurs phases entre 2024 et le printemps 2025. Bi Gan achevait encore son montage peu avant sa présentation cannoise. Le film est ensuite retourné en postproduction afin d’affiner certains effets visuels et le montage. Une production à l’image de l’œuvre : mouvante, en transformation permanente, comme si Resurrection avait lui-même continué à rêver jusqu’à sa forme définitive.
Une autre anecdote en dit long sur l’ambition du réalisateur : le grand plan-séquence final a demandé une préparation considérable. Tourné de nuit, il ne pouvait donner lieu qu’à une tentative quotidienne et son élaboration a occupé l’équipe pendant plus de deux semaines. Pourtant, Bi Gan refuse de considérer le plan-séquence comme une simple démonstration de virtuosité. Pour lui, sa continuité répond avant tout à l’histoire : cette dernière nuit doit être vécue sans être fragmentée par le montage.
L’intrigue nous transporte dans un avenir où les êtres humains ont découvert qu’ils pouvaient devenir immortels à condition de ne plus rêver. Quelques individus refusent pourtant cet étrange marché. L’un d’eux, nommé le « Rêvoleur », est poursuivi à travers le temps par une femme capable de distinguer l’illusion de la réalité. À travers ses rêves successifs, Resurrection traverse plusieurs époques et, surtout, plusieurs genres , sens et manières de faire du cinéma. Le récit avance moins comme une intrigue traditionnelle que comme une succession de métamorphoses, de souvenirs et de visions.
Le film se compose de cinq grandes parties, auxquelles répond un épilogue, chacune étant associée à l’un des cinq sens et à un univers cinématographique différent.
La première, consacrée à la vue, plonge dans les origines du cinéma. Bi Gan convoque le muet, les trucages primitifs, Georges Méliès et l’expressionnisme allemand. Un monstre semble tout droit sorti de Nosferatu ou du Cabinet du docteur Caligari. Le cadre lui-même retrouve les proportions du cinéma ancien et les ombres deviennent des personnages à part entière. C’est le cinéma qui découvre sa capacité à fabriquer des fantômes.
La deuxième partie est placée sous le signe de l’ouïe. Changement radical d’atmosphère : Bi Gan s’aventure dans les territoires du film noir, avec ses mystères, ses crimes, et son étrange instrument électronique, le thérémine. Le cinéaste s’amuse ici avec les codes des années 1940 et 1950, sans jamais chercher la reconstitution académique:un polar qui cite Orson Welles e tnous plonge dans un étrange jeu de miroirs
La troisième partie, consacrée au goût, prend une dimension plus fantastique et mythologique. Le temps semble se dérégler encore davantage et le corps devient un territoire étrange, soumis à la transformation et à la disparition. Bi Gan y poursuit son exploration de ce qui constitue un être humain : non pas seulement ce qu’il voit ou entend, mais ce qu’il éprouve physiquement : un ancien moine récupère des statues dans le temple où il a été formé. Contraint par ses collègues de passer la nuit au monastère et rongé par une rage de dent, il s’allonge pour dormir. Un esprit apparaît derrière lui sous la forme d’une statue pour lui faire une bien étrange demande.
La quatrième partie, celle de l’odorat, adopte une forme plus narrative, presque plus quotidienne, autour d’un escroc et d’une jeune fille. C’est aussi le segment qui a laissé le plus de place à l’improvisation. Bi Gan a expliqué avoir ajouté plusieurs éléments directement inspirés par les décors et les lieux de tournage, notamment dans cette partie. L’odeur, sensation invisible et pourtant capable de réveiller instantanément la mémoire, devient logiquement l’un des grands moteurs de cette histoire.
Enfin, la cinquième partie est celle du toucher et de la fin du millénaire. Située autour du passage à l’an 2000, elle se déploie dans un immense plan-séquence qui accompagne un couple de jeunes amoureux perdus dans une ville plongée dans une atmosphère de chaos et de fin du monde. La caméra circule, change de point de vue, traverse les rues et semble elle-même chercher son chemin. C’est sans doute le morceau de bravoure le plus spectaculaire du film, mais aussi l’un de ses moments les plus émouvants : Bi Gan transforme une performance technique en expérience du temps qui passe
La mise en scène de Resurrection est ainsi une perpétuelle métamorphose. Chaque époque invente ses propres règles, ses propres formats et ses propres couleurs. Bi Gan ne cite pas l’histoire du cinéma pour flatter les cinéphiles capables de reconnaître les références. Il tente plutôt de retrouver ce que ces formes anciennes avaient de vivant. Le cinéma muet, le film noir, le fantastique ou la romance ne sont pas des objets exposés dans un musée : ils redeviennent des machines à produire des sensations.
Cette liberté peut évidemment dérouter. Resurrection demande au spectateur d’accepter de ne pas toujours comprendre immédiatement où il se trouve ni même ce qui relie précisément chaque épisode. Mais c’est aussi sa force. Là où tant de films contemporains expliquent tout, Bi Gan préfère les associations d’idées, les motifs qui reviennent, les images qui se répondent à travers les décennies. Le film fonctionne comme un rêve : ce qui semble incohérent sur le moment peut prendre un sens émotionnel plus tard. Il fascine autant qu’hypnotise au risque d’endormir le spectateur qui pourra aisément revoir les séquences avec le support bku ray qui aurait gangé a être chapitré ….
Face à cette débauche de formes, les acteurs auraient pu être écrasés. Il n’en est rien. Jackson Yee, immense star en Chine, trouve ici un rôle particulièrement exigeant puisqu’il doit traverser différentes incarnations et différentes époques. Son jeu accompagne les mutations du film sans chercher à créer artificiellement une unité psychologique classique. Il devient presque une matière malléable, une présence qui change avec chaque rêve.
Face à lui, Shu Qi apporte une présence plus mystérieuse encore. Elle est à la fois guide, poursuivante et figure presque mythologique. Son visage devient l’un des repères du film dans cet univers où les identités et les temporalités ne cessent de se dérober. Autour d’eux, Mark Chao et les autres interprètes participent à cette étrange circulation des personnages et des identités. Resurrection demande moins aux acteurs de construire des personnages réalistes que d’habiter des figures, des souvenirs et des sensations.
L’éclairage occupe une place capitale dans cette entreprise, et il fait justement l’objet d’un bonus spécifique de l’édition Potemkine. Le court module La lumière dans Resurrection, revient sur les différentes esthétiques lumineuses du film et sur les défis posés par ses changements constants d’univers, notamment par le long plan-séquence final. C’est bref, trop bref sans doute au regard de la richesse visuelle du film, mais passionnant car la lumière n’est jamais ici un simple élément décoratif. Elle définit les mondes : ombres expressionnistes, obscurité du film noir, rouges étouffants, lumières artificielles ou atmosphères plus naturalistes. Chez Bi Gan, voir, c’est déjà entrer dans un rêve.
La photographie de Dong Jingsong joue donc un rôle essentiel. Elle réussit l’exploit de changer radicalement de registre sans casser l’unité profonde de l’œuvre. Bi Gan et son chef opérateur avaient déjà collaboré sur Un grand voyage vers la nuit et leur complicité est ici manifeste. Le film peut passer d’un univers presque monochrome à des explosions de couleurs, d’un décor irréel à une rue apparemment banale, tout en conservant cette sensation très particulière d’être toujours à la frontière du réel et de l’imaginaire.
La musique, confiée au groupe français M83, joue elle aussi un rôle important, même si elle ne cherche pas à accompagner chaque émotion de manière conventionnelle. Elle participe à la création d’une atmosphère mentale, faite de nostalgie, d’étrangeté et de dérive temporelle. Mais Resurrection ne repose pas uniquement sur sa bande originale. Le travail sonore dans son ensemble est déterminant : silences, bruits lointains, voix, réverbérations et sonorités étranges contribuent à brouiller la frontière entre ce qui est entendu et ce qui est imaginé. La musique est donc moins un commentaire qu’une couche supplémentaire du rêve.
Sur le plan technique, l’édition Blu-ray de Potemkine rend particulièrement justice à ce travail visuel. Le transfert respecte les changements de formats et les différentes textures voulues par le réalisateur. Les noirs sont solides, les détails précis et les couleurs conservent leur richesse, y compris dans les scènes les plus sombres ou dans les séquences dominées par des teintes rouges très intenses. L’image numérique, tournée selon les séquences en 4K et, pour le grand plan-séquence, en 6K, bénéficie d’une restitution particulièrement impressionnante. Le son mandarin en DTS-HD Master Audio 5.1 offre également une belle ampleur à la bande-son, avec une spatialisation qui renforce l’impression d’immersion.
Côté suppléments, Potemkine propose donc La lumière dans Resurrection, un module de quatre minutes, ainsi que A Short Story, court métrage de Bi Gan réalisé en 2022 et d’une durée de quinze minutes. Ce dernier constitue bien davantage qu’un simple bonus : on y retrouve déjà certaines préoccupations de Resurrection, notamment le rapport entre l’imaginaire, le temps et la matière des images. Sa présence donne à cette édition une vraie cohérence et permet de prolonger l’expérience du long métrage. On pourra regretter l’absence d’un commentaire audio, d’un long entretien ou d’une analyse approfondie, tant le film aurait mérité un accompagnement éditorial plus conséquent. Mais A Short Story est une très belle porte d’entrée dans l’univers de Bi Gan.
Au-delà de son incroyable virtuosité, Resurrection est important parce qu’il pose une question essentielle : que reste-t-il du cinéma lorsque ses images deviennent infiniment disponibles, immédiatement consommables et rapidement oubliées ? La réponse de Bi Gan est paradoxale. Le cinéma survit précisément parce qu’il continue à rêver, à transformer le temps et à faire revenir les fantômes. En traversant un siècle de formes, de genres et de sensations, Resurrection ne se contente pas de rendre hommage à l’histoire du septième art. Il montre que cette histoire n’est pas terminée.
Film-monstre, film-rêve, film-monde, Resurrection peut épuiser autant qu’il émerveille. Mais rares sont aujourd’hui les œuvres qui prennent encore le risque d’une telle ambition. Bi Gan ne regarde pas le passé du cinéma avec nostalgie : il s’en empare pour inventer autre chose. C’est sans doute là que réside l’importance du film. Resurrection rappelle que le cinéma n’est pas seulement un art du récit ou de l’image. Il est un art de la mémoire, des sens et du rêve — et tant qu’il sera capable de nous faire rêver autrement, il pourra toujours, à sa manière, ressusciter.
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