Simbad:le secret du bonheur

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Redécouvrir un Pratt que l’on croyait perdu, voilà la promesse que tient cette réédition de « Simbad » chez Casterman, et elle la tient bien au-delà de la simple curiosité d’archive.

Marin de Bagdad parti chercher fortune sur les mers, Simbad enchaîne les traversées vers les côtes est-africaines et sud-asiatiques, et chaque expédition tourne au désastre : tempêtes, naufrages, créatures qui n’appartiennent qu’aux frontières du merveilleux. On reconnaît évidemment la matrice des Mille et Une Nuits, ce conte-cadre où les voyages de Simbad servent de viatique à Shéhérazade pour repousser sa propre mise à mort face au sultan Shahriyar. Cette dimension du récit-dans-le-récit, l’édition actuelle la restitue avec plus de force que la version originale, en resserrant le lien entre les aventures du marin et la conteuse qui les fait vivre nuit après nuit. L’originalité ne tient donc pas tant au matériau, un classique archi-connu du répertoire oriental, qu’à la manière dont Pratt s’en empare : il en tire une succession de tableaux elliptiques, presque des vignettes de conte pour enfants, où l’aventure prime sur l’exotisme de pacotille.

Le nom d’Hugo Pratt évoque immédiatement Corto Maltese et cette « littérature dessinée » qui a fait de lui l’un des maîtres incontestés du neuvième art. Mais « Simbad » appartient à une période moins commentée de sa carrière, celle du retour à Venise au début des années 1960, quand il rejoint la rédaction du Corriere dei Piccoli, journal pour la jeunesse dirigé avec une main assez conservatrice. C’est là qu’il livre en 1963 cette adaptation, dans un contexte de tension permanente avec un rédacteur en chef qui réclamait des dessins didactiques quand Pratt visait tout autre chose. Le scénario est signé Mino Milani, complice de longue date de Pratt sur cette période italienne, avec qui il collaborera aussi sur Billy James ou sur l’adaptation de Sandokan. 

Pour cette réédition, le texte a été entièrement repris par Marco Steiner, médecin et homme de lettres romain qui fut l’un des fondateurs des éditions Lizard aux côtés de Pratt lui-même, et par Fabrizio Paladini, duo déjà rodé à la mise en forme d’inédits pratiens.

Le trait, justement, porte la marque des contraintes de l’époque : contraint par la ligne éditoriale du journal, Pratt travaille à la plume, avec une économie de moyens et des aplats de noir francs, loin des recherches en clair-obscur et des lavis qu’on lui connaît sur Corto Maltese. Ce dépouillement, qui pourrait passer pour un appauvrissement, se révèle au contraire redoutablement efficace : certaines vignettes portent le récit à elles seules, sans le secours du texte. La mise en page suit une grille resserrée, presque disciplinée, très éloignée des cases éclatées de ses œuvres de la maturité, ce qui donne au livre un rythme sec, presque haletant. Nouveauté de cette édition, la couleur, absente de la publication originale comme de la précédente édition française en noir et blanc de 1982, a été intégralement ajoutée par Patrizia Zanotti, coloriste historique et gardienne des droits de l’œuvre de Pratt, qui avait déjà mis la main à la pâte sur ces planches à ses débuts. Loin de dénaturer le dessin, cette colorisation numérique respecte la sécheresse du trait d’origine et enrichit l’atmosphère sans jamais l’alourdir.

Ce « Simbad » s’adresse autant aux collectionneurs qui n’avaient jamais pu mettre la main sur l’édition confidentielle de 1982 qu’aux lecteurs curieux de voir Pratt à l’épreuve d’une commande contrainte, où son talent trouve malgré tout à s’exprimer pleinement. Un pan méconnu de son œuvre enfin accessible, à découvrir sans attendre.

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/simbad/9782203310629

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