Avec Choose Me, Alan Rudolph inventait en 1984 une étrange comédie sentimentale nocturne, baignée de néons, de jazz et de désir. Quarante ans plus tard, sa ressortie en Blu-ray chez BQHL permet de redécouvrir un film à la fois sensuel, drôle, mélancolique et profondément singulier.
Né à Los Angeles, Alan Rudolph a d’abord travaillé auprès de Robert Altman, dont il fut notamment l’assistant réalisateur. Mais s’il partage avec son mentor le goût des distributions chorales et des personnages marginaux, Rudolph développe rapidement un univers beaucoup plus romantique et onirique. Ses films, de Welcome to L.A. à The Moderns ou Mrs Parker et le cercle vicieux, observent des êtres qui cherchent désespérément à communiquer, à aimer et parfois simplement à comprendre qui ils sont. Choose Me demeure sans doute son film le plus emblématique et celui qui lui apporta une véritable reconnaissance internationale.
L’une des anecdotes les plus étonnantes de Choose Me concerne son origine. Le projet devait initialement être lié à la chanson « Choose Me (You’re My Choice Tonight) » de Teddy Pendergrass, son premier enregistrement après le grave accident automobile qui l’avait laissé paralysé. Alan Rudolph, séduit par la chanson et son atmosphère, préféra imaginer un véritable long métrage plutôt qu’un simple projet promotionnel. Il aurait écrit le scénario dans un temps record et tourné le film en seulement vingt-trois jours, avec un budget extrêmement modeste. Le décor principal, le bar Eve’s Lounge, fut créé dans une rue désertée de Los Angeles, transformée par les néons et la fumée en un territoire presque imaginaire. Cette économie de moyens devient paradoxalement l’une des forces du film : Rudolph fait beaucoup avec très peu et transforme les contraintes en style.
L’intrigue se déroule autour de plusieurs personnages dont les trajectoires sentimentales vont progressivement se croiser. Eve, propriétaire d’un bar et ancienne prostituée, accueille chez elle Nancy, une Française qui anime la nuit une émission de radio consacrée aux problèmes de cœur. Dans le même temps apparaît Mickey, un homme mystérieux, tout juste sorti d’un établissement psychiatrique, qui affirme avoir vécu une existence extraordinaire.
Qui ment ? Qui dit la vérité ? Qui joue un rôle ? Choose Me avance ainsi comme un jeu de séduction et de faux-semblants, où chacun invente sa propre histoire avant de tenter, peut-être, de rencontrer réellement l’autre.
La grande réussite d’Alan Rudolph est de ne jamais traiter cette histoire comme une simple comédie romantique. Sa mise en scène transforme Los Angeles en ville mentale : rues désertes, enseignes lumineuses, intérieurs enfumés, appartements où l’on semble toujours attendre quelqu’un. La caméra glisse d’un personnage à l’autre et le récit cultive une délicieuse incertitude.
Le cinéaste filme les conversations comme des morceaux de musique : silences, hésitations, regards et phrases qui semblent parfois se répondre à distance. On pense au film noir, au mélodrame hollywoodien et à la comédie loufoque, mais Choose Me reste finalement inclassable. C’est un film où le réel peut soudain basculer dans le fantasme sans que Rudolph éprouve le besoin de nous prévenir.
Le casting est l’un des grands bonheurs du film. Geneviève Bujold apporte à Nancy une étrangeté nerveuse et touchante : son personnage conseille les auditeurs sur l’amour alors qu’elle est elle-même incapable de maîtriser ses propres sentiments.
Face à elle, Keith Carradine est extraordinaire en Mickey. Il joue avec une liberté rare cet homme dont on ne sait jamais très bien s’il est fou, mythomane, génial ou tout simplement plus sincère que les autres. L’acteur avait demandé à Rudolph de lui écrire un rôle lui permettant de faire tout ce qu’on ne le laissait habituellement pas faire, et le réalisateur lui offre effectivement un personnage de premier plan, à la fois romantique, inquiétant et irrésistiblement drôle.
Quant à Lesley Ann Warren, elle donne à Eve une fragilité et une sensualité remarquables. Entre les trois acteurs s’installe une alchimie qui fait oublier les artifices du scénario : même les situations les plus improbables deviennent crédibles parce que Rudolph croit profondément à ses personnages.
Dans Choose Me, la musique est essentielle. Le film est littéralement né d’une chanson, mais il ne se contente pas d’utiliser un titre comme argument commercial. Jazz, soul et chansons contribuent à fabriquer l’espace émotionnel du récit. La musique dit ce que les personnages n’arrivent pas toujours à formuler.
Le morceau de Teddy Pendergrass agit comme une sorte de déclaration de principe : « choisis-moi », autrement dit prends le risque d’aimer, de désirer, de sortir de ton rôle. La présence musicale de Phil Woods et d’autres interprètes donne au film cette atmosphère nocturne, flottante et presque irréelle. Même lorsque la musique se tait, on a l’impression que la mise en scène continue à suivre un rythme intérieur. Rudolph lui-même considérait la musique comme un élément majeur de son cinéma.
La ressortie de Choose Me est particulièrement bienvenue pour un film dont toute la beauté repose sur les ambiances, les textures et les contrastes lumineux. Une récente restauration a notamment fait l’objet d’un important travail de retiming, salué par Alan Rudolph lui-même. Les évaluations de l’édition restaurée soulignent une image débarrassée des défauts les plus visibles, ainsi qu’une restitution fidèle du grain et des atmosphères originales, tandis que la bande sonore bénéficie d’une belle clarté.
Pour l’édition française BQHL, le Blu-ray respecte le format d’origine en 1.85:1 et propose les versions française et anglaise en DTS-HD Master Audio.
Choose Me est important parce qu’il rappelle qu’au cœur des années 1980 américaines, entre les superproductions et les succès formatés, existait un autre cinéma : indépendant, adulte, sensuel et libre. Avec un budget minuscule et un tournage éclair, Alan Rudolph réussit à créer un monde immédiatement reconnaissable.
Le film annonce à sa manière un certain retour du musical romantique et de la ville rêvée, où les personnages chantent moins qu’ils ne semblent vivre selon le rythme d’une chanson. Mais surtout, il démontre qu’un film peut être à la fois modeste et profondément ambitieux : ambitieux dans son ton, dans son refus des catégories et dans sa confiance absolue envers les acteurs.
Redécouvrir Choose Me aujourd’hui, c’est retrouver un cinéma américain qui osait être étrange, sentimental et sophistiqué sans jamais perdre son humour. Un film culte discret, dont chaque nouvelle vision donne l’impression de tomber, une fois encore, amoureux de la nuit.
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