Imaginez une île au milieu du Pacifique où les ultra-riches ont tenté de construire leur paradis — autonome, écologique, à l’abri du monde. Puis imaginez l’annonce d’un tsunami. Ce que vous ferez de cette prémisse dit tout sur ce que vous pensez de l’humanité. Ce que Pierre Christin en fait, lui, est impitoyable.
L’Île des riches s’ouvre sur l’arrivée de M. Sinclair, secrétaire d’un homme très aisé souhaitant s’installer dans cet espace singulier. Sa visite, qui devait n’être qu’une formalité transactionnelle, devient une déambulation à travers un microcosme fascinant et inquiétant. L’île a été rachetée par un certain M. Zwingli, qui y a engagé des investissements colossaux pour en faire un territoire autonome et prospère : usine marémotrice, éoliennes, installations solaires — une utopie énergétique au service de quelques privilégiés. Les résidents vivent dans des demeures construites par les meilleurs architectes, entre palais vénitien, maison art-déco, riad marocain et palais d’été chinois. L’originalité du récit tient précisément à cette tension entre le vernis d’une écologie de façade et la brutalité des comportements quand la catastrophe annoncée vient percuter cet entre-soi doré. L’atmosphère rappelle celle de la série télévisée L’Île fantastique, mais Christin en retourne la logique : il ne s’agit pas de réaliser des rêves, mais d’en disséquer les illusions. L’album s’inscrit dans une longue tradition littéraire et philosophique — de Golding à Houellebecq — qui fait de l’île le laboratoire privilégié pour observer ce que les hommes font du pouvoir quand personne ne les regarde.
Pierre Christin, né en 1938, fut l’un des auteurs les plus prolifiques du monde de la BD avec une centaine d’ouvrages en cinquante ans de carrière, multipliant les collaborations avec des dessinateurs majeurs, de Jean-Claude Mézières à André Juillard en passant par Enki Bilal, François Boucq et Jacques Tardi. Avec Mézières, il crée en 1967 la série Valérian et Laureline, qui inspirera des réalisateurs comme George Lucas et Luc Besson. Mais c’est aussi avec Bilal qu’il forge ses œuvres les plus politiquement acérées — Les Phalanges de l’Ordre Noir, Partie de chasse — une veine noire dans laquelle L’Île des riches s’inscrit clairement. Affaibli par des problèmes de santé qui ne lui permettaient plus d’écrire seul, c’est avec l’aide de la jeune scénariste Stella Lory qu’il finalise ce scénario, un récit complet mettant en scène un pseudo-paradis où des ultra-riches tentent de se mettre à l’abri d’un monde en déliquescence. Pierre Christin est mort le 3 octobre 2024 ; L’Île des riches est son dernier scénario. Stella Lory, son ancienne assistante devenue scénariste à part entière, a accompagné la finalisation de l’œuvre avec une discrétion qui fait honneur à l’héritage qu’elle s’est vue confier.Le dessinateur lui rend hommage par un clin d’oeil page 52 et un beau portrait qui illustre l’hommage en postface de son éditeur François Lebescond.
Le dessin est assuré par Titwane, de son vrai nom Pierre-Antoine Thierry, illustrateur et auteur de BD qui travaille pour la presse — Le Monde, La Croix, Le Parisien — et réalise en particulier des reportages dessinés. C’est avec son complice Raynal Pellicer qu’il signe en 2023 Photographes de guerre, consacré à deux reporters allemands plongés dans la guerre civile espagnole, album qui remporte le Grand Prix des Galons de la BD et le Prix Relay. Cette culture du reportage imprègne profondément sa manière d’aborder L’Île des riches : son trait souple et nerveux évoque le carnet de voyage et le croquis pris sur le vif, et l’encrage appuyé est sublimé par une palette de couleurs particulièrement réussie, visible dès la superbe couverture aux dominantes vertes et orangées. Si le travail est globalement réaliste, la manière dont il représente l’île à travers le jeu des couleurs — fonds de case bleutés, sablonneux ou blancs — plonge le lecteur de façon convaincante dans cet univers. La mise en page s’affranchit parfois des cases traditionnelles, et lorsque l’action s’emballe, elle peut être englobée dans une pleine page que l’œil se charge de décomposer. Ce qui pourrait sembler lumineux par les illustrations est rendu noir par l’histoire — un contraste délibéré et efficace, qui donne au récit toute sa tension.
L’Île des riches aborde des thématiques très contemporaines : la question des crises climatiques et de leurs conséquences économiques et humaines, la critique de la culture de l’entre-soi des plus aisés déconnectés des sociétés qui les entourent, et l’interrogation sur la nature et la sincérité des rapports humains. Lire cet album aujourd’hui, c’est lire le testament politique d’un grand auteur qui, jusqu’au bout, a refusé de regarder le monde avec indulgence, un clin d’oeil ironique à sa biographie de Georges Orwell.
C’est aussi découvrir un Titwane en pleine maîtrise de ses moyens, dont le trait vivant et la couleur sensible servent avec intelligence une fable aussi élégante que dérangeante. Un one-shot de 112 pages qui se lit d’une traite et se referme avec l’inconfort des livres qui vous font réfléchir sans trop nous désespérer …
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