Dés la couverture Comanche Trail intrigue le lecteur : quelque chose dans la lumière, l’ombre portée, la façon dont la terre ocre semble vibrer sous les sabots des chevaux, signale immédiatement qu’on entre dans un territoire à part Christian Rossi, auteur complet — scénario, dessin, couleurs —, signe avec cet une œuvre complexe et superbement mise en page.
Le point de départ tient en quelques lignes : après une longue période de bannissement, le guerrier apache Woan reprend la route vers les siens, mais le doute l’habite — la malédiction qui pesait sur lui s’est-elle vraiment dissipée ? Sa rencontre avec Petal, épouse d’un chef comanche ayant subi une mutilation que ses frères ne peuvent laisser impunie, va l’entraîner dans un équipage improbable et dangereux. Ce qui pourrait n’être qu’une histoire de vengeance dans les grands espaces devient rapidement quelque chose de plus trouble et de plus intérieur : c’est la puissance des sentiments et les mystères de la magie que Woan va découvrir en chemin, avançant à la frontière de deux mondes, tiraillé entre ses racines et ce qu’il pressent de nouveau en lui. L’originalité du récit tient précisément à ce refus du schéma manichéen : il n’y a pas ici de bons Indiens contre de mauvais colons, ni même de bons Apaches contre de mauvais Comanches, mais des individus pris dans les contradictions de leur propre culture, portés par des codes d’honneur qui peuvent être aussi bien nobles que cruels. La dimension spirituelle, faite de visions et de forces invisibles, traverse l’ensemble sans jamais verser dans le folklore : elle est le souffle même du récit.
Comanche Trail s’inscrit dans la continuité de Golden West, le one-shot publié en 2023 dans lequel Rossi avait déjà suivi Woan depuis son enfance jusqu’au soir de sa vie, mais l’album fonctionne également comme un récit complet et autonome, accessible à qui ne connaîtrait pas le précédent. L’action se situe en 1865, au moment où la guerre de Sécession s’achève, où les forts des tuniques bleues se multiplient et où la présence des nations indiennes commence son inexorable effacement. Le récit complexe ne cherche pas la facilité ni le happy end à tout prix , le lecteur sera surpris de son issue fort étrange et poétique.
Né le 31 décembre 1954, Christian Rossi se forme à l’école Estienne avant de faire ses débuts en 1979, après un passage en publicité comme roughman. Il fait partie des derniers dessinateurs formés auprès de Jijé, ce maître dont Franquin et Giraud furent eux-mêmes les élèves. Cette filiation n’est pas anecdotique : elle explique à la fois l’exigence du trait, la rigueur documentaire et une certaine conception de l’humanité dans la narration graphique. Au fil d’une carrière jalonnée de collaborations avec Serge Le Tendre, Denis Lapière ou Jean Giraud lui-même, Rossi s’impose comme un auteur polymorphe, capable de passer de la mythologie grecque au polar en passant par le roman graphique érotique et le western amérindien. De chacune de ces expériences, il a conservé un sens de la rigueur, de la curiosité intellectuelle et de l’humanité dans la conception de ses récits, dont ses innovations graphiques sont le prolongement naturel. Avec Comanche Trail, il signe un album entièrement de sa main — scénario inclus —, dans la continuité de Golden West qui marquait déjà ce tournant vers l’auteur complet.
C’est précisément le dessin qui fait de cet album un objet à part. On retrouve dans les lavis de Comanche Trail la technique déployée dans Le Cœur des amazones, une approche qui confère aux planches une profondeur atmosphérique rare. Il y a toujours chez Rossi ce côté réaliste et presque fantasmagorique à la fois, des éclairages étranges et saisissants, qui font que la violence et la beauté coexistent dans la même case sans que l’une écrase l’autre. Ses Apaches et ses Comanches sont superbes, de fiers guerriers dans des décors somptueux, avec des ambiances de jour et de nuit très réussies, et ses chevaux, notamment, atteignent une vérité de mouvement qui doit autant à l’étude anatomique qu’à une sensibilité cinématographique évidente. La couleur n’est pas ici un habillage : elle est structurante, porteuse d’humeur, capable de faire basculer une scène du réel au visionnaire en quelques nuances de terre brûlée ou de ciel nocturne. Le dessin est tellement imposant et immersif que le lecteur, même le moins adepte du genre, se retrouve happé par la façon dont Rossi représente la violence avec une délicatesse inattendue.
Au fond, Comanche Trail est l’un de ces albums qui rappellent ce que la bande dessinée peut faire quand elle est portée par un véritable artiste : raconter une histoire ancrée dans l’Histoire et la colorer de mythologie habiter un territoire intérieur autant que géographique, et donner à voir ce que la littérature seule ne montrerait pas. Ce pourrait bien n’être que le deuxième volet d’une trilogie, Rossi lui-même ayant évoqué la possibilité d’un troisième et dernier tome. Une raison de plus pour découvrir ce parcours de vie complexe et passionnant , bel hommage à la culture indienne .
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