Et si la fin du monde ne ressemblait pas à un champ de ruines, mais à un immeuble vertical où l’humanité retient son souffle depuis trente ans ? C’est le vertige que propose La Tour, série post-apocalyptique publiée chez Comix Buro, qui enferme son lecteur tout en haut d’un gratte-ciel bruxellois où sortir deux heures par semaine peut suffire à vous tuer, et où deux générations nées du même désastre s’apprêtent à s’affronter pour décider de l’avenir des derniers humains. La trilogie s’achève avec un 3éme tome qui laisse entrevoir des lendemains plus heureux.
L’histoire se déroule à Bruxelles, dans un futur proche. Une bactérie a décimé la quasi-intégralité de la civilisation et la planète ne compte plus que 2746 habitants, qui vivent à la verticale, entassés dans une immense tour, séparés de la mort par un simple double-vitrage et gérés par une intelligence artificielle nommée Newton. Cette micro-société, qui se baptise elle-même Fédération des États-Unis d’Europe, se divise en deux groupes distincts, les « anciens », qui ont connu le monde d’avant, et les « intras », nés dans la tour, qui commencent à remettre en question l’ordre établi par leurs aînés. Seuls quelques privilégiés, les chasseurs, sont autorisés à s’aventurer à l’extérieur, et c’est par les yeux d’Aatami, jeune recrue de ce corps armé, que le lecteur découvre cette Bruxelles redevenue sauvage. L’album n’invente pas un postulat inédit, et plusieurs lecteurs et critiques l’ont d’ailleurs noté en pointant des emprunts à des univers connus : on pense à Je suis une légende pour cette nature qui a repris ses droits sur la ville déserte, à Snowpiercer pour la lutte des classes confinée dans un espace clos et hiérarchisé, et au High-Rise de Ballard pour cette tour-monde qui concentre toutes les tensions sociales. Ce qui distingue malgré tout La Tour, c’est son ancrage géographique inhabituel pour ce genre de récit, généralement parisien ou anglo-saxon, mais aussi son origine : le projet a d’abord été pensé comme une série télévisée avant de devenir une bande dessinée, ce qui explique sans doute son sens du cliffhanger et sa narration construite par paliers de tension.
Le dessin des deux premiers tomes est signé Mr Fab, de son vrai nom Fabien Esnard-Lascombe, né en 1969. Il apprend à dessiner avec la série Blueberry, puis suit des études d’art et de mode aux Pays-Bas avant de travailler pendant plus d’une décennie dans la mode et la haute couture pour Jean-Paul Gaultier, tout en exerçant en parallèle comme créateur de costumes de cinéma au sein du duo Chattoune & Fab. C’est sur le tournage d’un film de Marc Caro qu’il rencontre l’éditeur Fred Blanchard, qui lui confie le dessin de sa première bande dessinée, Spyder, chez Delcourt. Il enchaîne ensuite avec le thriller uchronique Gudesønn, avant de rejoindre l’aventure Comix Buro en 2018 pour des albums historiques de la collection « Rendez-vous avec X ». La Tour s’inscrit donc dans le parcours d’un dessinateur venu tardivement à la BD par des chemins très détournés, entre mode et cinéma, ce qui nourrit clairement son sens du décor et de la silhouette urbaine. Fait notable pour qui suivrait la série dans son intégralité : le troisième et dernier tome change de mains graphiques, confié au dessinateur Salvo, qui referme le triptyque avec brio notamment dans sa façon de traiter les rapports des survivants à la nature et à l’IA.
Côté scénario, la série réunit deux signatures venues de l’audiovisuel. Omar Ladgham a grandi entre la Tchéquie, les Pays-Bas, la Tunisie et la Turquie avant de se lancer dans le cinéma à vingt ans, où il occupe d’abord des fonctions techniques avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Il écrit pour France 2 la série Frères, primée trois fois au festival de La Rochelle, et pour France 3 Les Robins des pauvres, primé à Luchon, avant d’adapter avec Jan Kounen, pour Canal+, Le Vol des cigognes d’après le roman de Jean-Christophe Grangé. Pour Arte, il écrit Printemps tunisien, présenté dans une vingtaine de festivals et primé à Durban, Venise et Vérone. À ses côtés, Jan Kounen apporte sa patte de cinéaste, lui qui a réalisé Dobermann, Blueberry ou Coco Chanel & Igor Stravinsky : La Tour est sa toute première incursion dans la bande dessinée, et l’on devine dans la mise en scène très visuelle de l’album l’œil d’un réalisateur habitué à construire des plans avant des cases , il a su insuffler à la trame narrative ses connaissances sur les états modifiés de conscience que l’on trouvait déja dans son adaptation du Bluberry de Giraud.
Graphiquement, le trait de Mr Fab opte pour un réalisme assez classique dans son approche, dont la force se révèle surtout dans la conception des décors : l’architecture de la tour elle-même, ses coursives, ses verrières, et les rues décrépites d’une Bruxelles envahie par la végétation, donnent à une vraie identité visuelle à la série , là où les scènes de foule et certains visages peuvent sembler plus interchangeables d’une case à l’autre. La mise en page reste lisible et au service du récit plutôt que dans la démonstration, privilégiant de grandes vues d’ensemble pour faire sentir l’écrasante verticalité de la tour, puis des cadrages plus serrés sur les visages dès que la tension monte entre les personnages. Mr Fab signe à la fois le dessin et la couleur des deux premiers tomes, un choix qui unifie fortement l’ambiance de l’album : la couleur n’est pas ici un simple habillage final mais participe pleinement à la narration, en creusant l’écart entre l’intérieur confiné et artificiellement éclairé de la tour et l’extérieur, plus minéral et plus hostile, par lequel transparaît tout le danger de cette nature reconquise.
Au final, La Tour ne cherche pas à réinventer le genre post-apocalyptique, et ceux qui ont déjà beaucoup lu de ce type d’histoires reconnaîtront sans peine ses influences. Mais la série compense ce classicisme par un sens du rythme hérité de sa double genèse audiovisuelle, une tension sociale crédible entre les générations, et un décor de tour-monde suffisamment travaillé pour donner envie de grimper les étages avec Aatami jusqu’au dénouement du triptyque. C’est exactement le genre d’album qui se lit d’une traite, qui laisse une vraie curiosité pour la suite, et qui mérite qu’on lui laisse sa chance, ne serait-ce que pour découvrir Bruxelles comme on ne l’a jamais vue en bande dessinée et nous donner un belle perspective d’utopie en surfant sur notre actualité anxiogène