Il y a des rencontres qui semblent avoir été promises par l’histoire du cinéma. Celle de Sylvain Chomet et de Marcel Pagnol en est une. D’un côté, un auteur né à Aubagne en 1895, dramaturge, romancier et cinéaste qui aura passé sa vie à mettre en images la lumière et l’accent de la Provence. De l’autre, un animateur français né en 1963, inventeur d’un style graphique immédiatement reconnaissable, hanté par la mélancolie du temps qui passe, par la nostalgie d’une France populaire et fantaisiste.
Cela faisait quinze ans, depuis L’Illusionniste en 2010, que Chomet n’avait pas réalisé de film d’animation, un long détour par la prise de vue réelle avec Attila Marcel laissé sans suite. Le retour à son art de prédilection s’est joué sur un coup de fil inattendu : il y a huit ans, il a été contacté par Nicolas Pagnol, le petit-fils de Marcel, et Nicolas Poiret, le petit-fils du producteur Alain Poiret, qui souhaitaient lui confier la réalisation d’un documentaire. La bascule vers l’animation fut presque accidentelle : lorsque les producteurs ont commencé à chercher des financements, les partenaires approchés ont adoré l’une des petites scènes animées réalisées pour remplacer les archives manquantes, et c’est de cette manière que l’idée d’un film d’animation a germé. Sept ans de gestation, une coproduction franco-belgo-luxembourgeoise, et une avant-première en Séance spéciale au Festival de Cannes 2025 — le projet aura pris du temps mais le résultat vaut l’attente …
Le film est adapté de l’essai Confidences de Pagnol, publié à titre posthume en 1990, et plante son décor en 1955, alors que le cinéaste est au sommet de sa carrière. Il reçoit la commande d’une rédactrice en chef d’un grand magazine féminin pour l’écriture d’un feuilleton littéraire dans lequel il pourra raconter son enfance, sa Provence, ses premières amours. En rédigeant les premiers feuillets, l’enfant qu’il a été autrefois, le petit Marcel, lui apparaît soudain. Ses souvenirs ressurgissent au fil des mots : l’arrivée du cinéma parlant, le premier grand studio de cinéma, son attachement aux acteurs, l’expérience de l’écriture. Un homme de soixante ans dialogue avec son propre avatar de huit ans — c’est simple, c’est beau, c’est Pagnol.
Sur le plan formel, Chomet retrouve immédiatement ce qui fait sa signature. On retrouve la patine artisanale toujours aussi présente, les figures volontairement caricaturales — ici des visages et des mains proéminents — au service d’une grande expressivité, et des décors façon aquarelle aussi fins et détaillés qu’évocateurs. L’animation est superbe, subtilement réaliste, et s’amuse régulièrement à rejouer ou réinterpréter des photos, mises en scène ou extraits de films bien connus. Des images d’archives en noir et blanc s’intègrent subtilement à l’animation colorée, créant un contraste poétique où chaque décor évoque le souvenir et l’émotion. Le problème est ailleurs : le réalisateur construit son récit en fondus enchaînés, comme un jeu de poupées russes où les événements s’emboîtent constamment, passant d’un instant à un autre sans jamais vraiment prendre le temps à l’homme de retrouver sa propre respiration. Télérama juge que « la biographie manque un peu de folie douce » et Le Monde la trouve « académique mais respectueuse » — deux formulations qui disent la même chose avec une élégance contenue : le film enchante mais ne décoiffe pas.
Côté voix, Laurent Lafitte incarne Pagnol adulte avec une sobriété convaincante, portant le verbe sans jamais le singer. Le jeune Noa Staes, en petit Marcel fantomatique, est d’une justesse touchante. Des figures emblématiques comme Raimu (Thierry Garcia), Arletty (Anaïs Petit) et Fernandel — dont le fils Vincent prête ici sa voix — traversent le récit, et cette transmission générationnelle dans le casting touche directement à la chair du sujet.
Un autre point fort du film, c’est sa partition. La musique du pianiste italien Stefano Bollani, à la fois poétique, vintage et burlesque, est un riche mélange de jazz band, de piano et de grand orchestre philharmonique. Elle s’inspire des mélodies traditionnelles de Marseille, du Paris du début du XXe siècle, du jazz, mais aussi de compositeurs français comme Ravel et Poulenc. Le travail de bruitage et de mixage sonore est soigné : les sons du quotidien marseillais et les ambiances de gare créent une immersion totale, et la musique renforce à chaque plan l’émotion et la poésie du film. La touche la plus inattendue vient du générique de fin : le rappeur marseillais SCH, originaire d’Aubagne tout comme Pagnol, a écrit et interprété « Train mistral », un morceau inédit qui noue avec une grâce surprenante le hip-hop méditerranéen contemporain et l’héritage de l’enfant d’Aubagne.
Le Blu-ray édité par Wild Side Vidéo propose le film en image 2.00 16/9, avec un son français en DTS Master Audio 5.1 et 2.0, et des sous-titres français pour sourds et malentendants. S’agissant d’un film d’animation numérique récent, il n’est évidemment pas question ici de restauration au sens patrimonial : le master HD est riche, vif, coloré et éclatant, les teintes chaudes et fermes, les lignes noires parfaitement définies, restituant avec précision les dégradés aquarellés des arrière-plans et les micro-textures dessinées à la main. L’édition propose par ailleurs des entretiens avec Chomet et des membres de la famille Pagnol, un making-of sur le processus d’animation et la création musicale.
Marcel et Monsieur Pagnol accomplit quelque chose de rare : en choisissant l’animation pour raconter la vie d’un homme qui fut lui-même inventeur d’un langage — celui du parler provençal élevé au rang de littérature et de cinéma —, il invente une forme à la hauteur d’un contenu. Grâce à sa bande originale, ses décors minutieux et sa narration fluide, il réussit un pari audacieux : redonner vie à Pagnol sans le figer dans le passé. À l’heure où le biopic aligné illustre sans jamais chercher le style, ce film anime — au sens propre — une mémoire nationale. Pour ça, il mérite d’être vu, et revu.
7,5 / 10 Marcel et Monsieur Pagnol — réal. Sylvain Chomet — Blu-ray Wild Side Vidéo, sorti le 15 mai 2026 — 91 min — DTS MA 5.1
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