La fin de la fiction — blocage créatif …

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Un auteur de BD incapable d’écrire une BD sur l’incapacité d’écrire. Le paradoxe est savoureux, et Pierre Maurel en tire une œuvre d’une lucidité et d’une honnêteté touchante


Revons sur labiodentaux de cet auteur en plein désarroi créatif : Pierre Maurel est né en 1977 à Narbonne,après des études d’arts plastiques puis de sciences du langage à Montpellier, il monte à Paris en 2000 où il travaille comme pigiste, crée des mini-comics autopubliés et collabore à plusieurs revues — JadeFerraille illustréEgo comme X. Son premier livre paraît en 2005. Depuis, il s’est imposé comme une voix singulière de la bande dessinée d’auteur française.Il a développé un trait identifiable entre tous, d’une lisibilité totale, qu’il utilise pour camper des atmosphères fictionnelles toujours différentes mais unies sous le signe de la critique sociale. On lui doit Post mortemTabula rasaLa prof et l’ArabeL’arme à gauche, et la série des Michel. En 2023, Michel, La fin, les moyens, tout ça était en sélection officielle au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Auteur complet — il signe scénario, dessin et couleurs —, Maurel n’a jamais eu besoin de collaborateur pour porter ses récits. La fin de la fiction, publié chez Dupuis en mai 2026 dans la collection Les Ondes Marcinelle, ne fait pas exception.


En panne d’histoire, un enseignant et auteur de bandes dessinées cherche une issue à son blocage créatif. Il est persuadé qu’un détour par le savoir — en l’occurrence la rencontre avec un médiéviste — pourrait relancer la machine, mais cette rencontre ne fait qu’approfondir sa confusion. L’idée de départ pourrait n’être qu’un prétexte comique. Elle devient bien davantage.

De ce faux départ naît un récit d’autofiction instable, traversé par le doute, la mauvaise foi et les contradictions de son auteur. La fin de la fiction se présente comme une mise à l’épreuve de la création elle-même. Jouant avec les formes narratives, brouillant les niveaux de réalité, superposant l’auteur et son double, ce livre interroge frontalement la notion de pureté artistique. En se mettant en scène en défenseur intransigeant d’une écriture « vertueuse », l’auteur démonte pas à pas ses propres postures, révélant combien toute création est faite de compromis, d’arrangements et de renoncements.

L’originalité du livre tient dans ce vertige réflexif : le récit parle de son impossibilité à exister, et pourtant il existe — et plutôt brillamment. On pense à Woody Allen dans Stardust Memories, à Fellini dans , ou encore à la veine de l’autofiction littéraire mise en bande dessinée qu’ont frayée en France des auteurs comme Dupuy-Berberian avec Journalou Edmond Baudoin. Mais Maurel y ajoute quelque chose de plus corrosif : une autocritique des postures intellectuelles, de la bonne conscience artistique, du rapport trouble entre création et enseignement, il n’est jamais complaisant avec lui même et nous surprend tout en nous faisant sourire même si le fond du propos est assez grave.


Le style de Pierre Maurel est immédiatement reconnaissable : ligne épurée, visages expressifs sans psychologie appuyée, compositions lisibles qui ne cherchent jamais l’effet. Rien de spectaculaire — et c’est précisément là que réside l’intelligence graphique. Le dessin ne concurrence pas le propos, il le porte. La mise en page est sobre, rythmée par des dialogues qui claquent et des silences dessinés avec justesse.on est surpris par la mise en abîme de son histoire par une ouverture et une clôture trés méta : des planches superbes sur la cosmologie et notre rapport à l’infiniment grand.

La couleur, dans l’univers de Maurel, n’est jamais décorative. Elle contribue à l’atmosphère, souvent légèrement terne ou désaturée, en accord avec la mélancolie discrète du personnage central. Ce choix de retenue chromatique souligne la tonalité du récit : il ne s’agit pas d’une comédie franche, mais d’une comédie de l’inconfort, où le rire et le malaise se côtoient sans se résoudre.


La fin de la fiction est une réussite précisément parce qu’il résiste à l’écueil qui le guettait : celui du nombrilisme. Maurel ne s’y raconte pas pour se raconter — il se regarde avec une lucidité mordante pour dire quelque chose d’universel sur la création, le doute, et les mensonges qu’on se fait à soi-même pour continuer à travailler. Avec cet album, Maurel ajoute à l’autobiographie dessinée une nouvelle lettre de noblesse. Il nous invite à laisser une petite pierre dans le vaste édifice cosmique à son image humble et précieuse

La fin de la fiction — Pierre Maurel. Dupuis, collection Les Ondes Marcinelle, 120 pages, 24 €. Paru le 22 mai 2026.

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