Polar urbain brut et sans concession tourné dans un Paris au bord du gouffre social, Tir à vue est l’un des films les plus singuliers et les plus méconnus de l’année 1984.
Après avoir assisté Yves Boisset sur Le Prix du danger et Pierre Schoendoerffer sur Le Crabe-Tambour, Marc Angelo fait ses débuts comme metteur en scène avec Tir à vue, qui sera son unique long-métrage. Une curiosité dans une carrière qui bifurquera ensuite vers la télévision, où il signera notamment un remake de Bob le magnifique, avant de devenir réalisateur de seconde équipe auprès d’Alexandre Arcady (Dernier été à Tanger, L’Union sacrée) et de Diane Kurys (La Baule-les-Pins, Après l’amour). Tir à vue reste donc une œuvre à part, un instantané brûlant d’un réalisateur qui n’aura eu qu’une seule cartouche à tirer — et qui l’aura tirée à bout portant.
Depuis que son frère a été tué à La Courneuve sans que la police ne daigne intervenir, Richard (Laurent Malet) a décidé de se venger et de cracher sa haine à la face de la société. Il dévalise une armurerie et se constitue ainsi tout un arsenal. Alors que Richard s’apprête à agresser un touriste dans le métro, il fait la connaissance de Marilyn (Sandrine Bonnaire), post-adolescente qui s’amuse à prendre des photos de charme dans un photomaton. Ensemble, ils vont escalader l’échelle de la violence tandis que les inspecteurs Casti et Galo (Jean Carmet et Michel Jonasz) sont à leurs trousses et persécutent le seul témoin, un vieux Maghrébin connu de leur service.
Laurent Malet, alors âgé de 28 ans et déjà vu chez Chabrol, Losey et Fassbinder, est troublant dans Tir à vue : son regard trahit une détresse profonde derrière les actes qu’il commet. Face à lui, Sandrine Bonnaire, 17 ans au compteur et déjà auréolée du César du meilleur espoir féminin pour À nos amours de Maurice Pialat, y va à fond, y compris dans quelques scènes particulièrement crues. Du côté des forces de l’ordre, Jean Carmet incarne l’inspecteur Casti avec sa bonhomie habituelle et un côté détaché assez séduisant, tandis que Michel Jonasz apporte une présence inattendue et tonique en adjoint. Ces deux acteurs apportent beaucoup aux scènes de police et constituent un contrepoint saisissant à la furia des deux jeunes protagonistes.
La partition est signée Gabriel Yared — compositeur qui connaîtra par la suite une carrière internationale couronnée d’un Oscar pour Le Patient anglais. La musique discordante du film participe pleinement à son atmosphère de malaise, refusant toute concession mélodique rassurante. Un titre chanté par Karim Kacel, Un gosse qui gamberge, composé par Gabriel Yared et écrit par Michel Jonasz, a même été commercialisé en 45 tours pour accompagner la sortie du film.
C’est là que réside la singularité profonde du film. On est à la fois très loin du Bonnie & Clyde d’Arthur Penn, auquel la presse de l’époque n’avait pas hésité à le comparer, et des productions actuelles qui auraient mué ces personnages en anti-héros séduisants. Marc Angelo choisit délibérément de ne pas rendre son couple romanesque : Richard brise les codes, tabasse, agresse et cambriole sans style. Leurs corps sont montrés régulièrement nus et fougueusement enlacés, comme un contrepoint à la laideur du monde qui les entoure. Sur le fond, le film dresse un tableau sans fard d’une France marquée par le racisme ordinaire, l’indifférence policière et la violence sociale des banlieues — des thèmes alors peu traités avec une telle radicalité dans le polar hexagonal. C’est une œuvre qui, droite dans ses bottes, refusera les compromis jusqu’à la fin et annihile tout espoir de happy end.
Ce Blu-ray est la première sortie du film en haute définition. La copie est très propre et le master HD stable, avec une gestion du grain parfois aléatoire et une colorimétrie assez terne — hormis les teintes rouges —, emblématique des partis pris visuels des polars français de l’époque. Le mixage français DTS-HD Master Audio Mono 2.0 instaure un bon confort acoustique, avec des dialogues délivrés avec clarté et des silences denses, sans aucun souffle. Le film n’a jamais connu d’édition aussi satisfaisante, même si la restauration reste en deçà de ce que l’on pouvait espérer en termes d’éclat.
L’éditeur propose une trentaine de minutes de présentation par le réalisateur et historien du cinéma Jérôme Wybon. Ces suppléments se divisent en deux parties : la première offre un large panorama du polar français des années 1980, de La Guerre des polices à La Balance en passant par Garde à vue et Diva ; la seconde est consacrée spécifiquement à Tir à vueet à sa place dans le cinéma de l’époque. Ces deux modules sont intitulés Le Cinéma français en garde à vue : le polar des années 80 et Un Bonnie & Clyde moderne. Pas d’interview des acteurs ni du réalisateur, le budget restant réduit — mais les interventions de Wybon constituent des documents inédits et précieux pour contextualiser ce film oublié dans l’histoire du genre.
À noter que cette édition s’inscrit dans un diptyque avec Urgence de Gilles Béhat, autre production Raymond Danon, les deux polars étant proposés séparément mais avec des jaquettes similaires et un fourreau commun.
Tir à vue (1984) de Marc Angelo — Blu-ray édité par Arcadès Éditions, sorti le 17 mars 2026. Avec Sandrine Bonnaire, Laurent Malet, Jean Carmet, Michel Jonasz. Musique de Gabriel Yared.