/Et si le vrai spectacle n’était pas devant la caméra, mais derrière ? Guillaume Bouzard s’invite sur le tournage de la nouvelle série Lucky Luke et transforme ce carnet de bord en bombe comique à retardement. Attachez vos éperons.L’auteur assume une forme d’auto parodie : déjà dans dans son fanzine Caca Bémol dès 1986, il assassine joyeusement le bon goût. Renvoyé des Beaux-Arts de Toulouse pour cause de bande dessinée, il fait ses armes dans les publications underground avant d’intégrer les pages de Fluide Glacial en 2002. Collaborateur du Canard Enchaîné depuis 2013, il a participé à de nombreux titres de presse — Spirou, So Foot, Libération — et signé une foultitude d’albums, de Plageman à The Autobiography of Me Too, en passant par Les Poilus ou Les Vacances chez Pépé-Mémé. Récompensé par le Prix Jacques-Lob, le Grand Prix du Festival Quai des Bulles et le Prix Schlingo à Angoulême, il est aujourd’hui reconnu comme l’un des auteurs comiques les plus aboutis de sa génération —
Ici, l’album est signé de sa seule main : scénario, dessin, et jusqu’au chaos narratif, tout est du Bouzard pur jus. La mise en couleurs a été confiée à Pierre Janneau ainsi qu’à Laurence et Salomé Cry. : il est invité sur le tournage d’une nouvelle série télévisée autour du célèbre cow-boy, interprétée par Alban Lenoir. Sa mission officielle : réaliser un carnet de bord du tournage, quelque part dans les plaines arides d’Almería, en Espagne — décors légendaires de tous les westerns spaghettis. Sa mission réelle, comme le titre fleuve du livre le laisse entendre, c’est tout autre chose. : il ausculte la fabrique du western, de la préparation aux prises de vue dans le désert de Tabernas. Sauf que la caméra n’a jamais le dernier mot : il se met à jouer les vedettes, et chaque étage de regard déclenche une nouvelle bêtise: on regarde Bouzard regarder des gens filmer quelqu’un qui joue Lucky Luke, et à chaque couche supplémentaire, la réalité s’effrite un peu plus. Revisitant avec bonhomie le genre gonzo, Bouzard préfère se mettre en scène à faire des âneries plutôt que de montrer un chef opérateur en action. Le journal de tournage vire au roman d’auto-fiction comique, avec un running gag particulièrement savoureux : ses éditeurs découvrant planche après planche, désemparés, l’imposture de ce « presque journal », passant de la stupeur à la consternation. La référence à Hunter S. Thompson et au journalisme gonzo n’est pas anodine : comme lui, Bouzard devient le sujet de son propre reportage.
Sa liberté de ton est totale dans ce livre — il se moque de tout, en commençant par lui-même. Les grandes figures du tournage (réalisateur, maquilleuse, acteurs) sont croquées en quelques traits, entre deux blagues, avec Rantanplan en accélérateur de catastrophe et ami miroir du dessinateur…
Le style graphique de Bouzard ne cherche pas à épater : il vise juste. L’efficacité prime : une lisibilité impeccable, des expressions qui claquent, et ce petit art de la déformation, juste ce qu’il faut pour que l’émotion passe par le rire. On sent l’amour des codes, mais aussi l’envie de les saboter de l’intérieur. La mise en page se fait volontiers anarchique, épousant le chaos de l’intrigue : cases qui débordent, ellipses brutales, gags visuels qui court-circuitent le récit. Les couleurs de Janneau et des Cry participent à l’ambiance solaire et poussiéreuse du désert ibérique, sans jamais prétendre au réalisme — elles restent au service du burlesque, chaudes et légèrement saturées, comme un souvenir de western vu trop de fois à la télé.
Bouzard confirme qu’il est l’un des auteurs les plus drôles de sa génération, maniant avec habileté différents registres comiques alliant répétition, absurde, et décalage. Petit bémol ce livre est une mise en abyme méta-humoristique, qui parle de Lucky Luke sans vraiment en parler, de cinéma sans vraiment le montrer, et de bande dessinée en faisant semblant de ne pas en faire.
C’est une lecture courte, nerveuse et diablement réjouissante mais qui pourra dérouter les amateurs de making of traditionnels…