Un pieu dans le cœur d’une adolescente, un cimetière protestant au cœur de Rome, et un inspecteur qui ne croit pas au surnaturel mais qui commence à en douter sérieusement. Avec cet album néo gothique les éditions Mosquito confirment qu’elles ont déniché l’un des duos les plus singuliers de la BD italienne contemporaine. Un album qui saisit à la gorge — au sens propre comme au figuré.
On l’appelait Carmilla est le deuxième album de la série des enquêtes de l’inspecteur Flavio Argento (après Nuits romaines), avec scénario de Luigi Boccia et Giada Cecchinelli, et dessin d’Alessandro Manzella et il va encore surprendre le lecteur.
Alessandro Manzella, le dessinateur, n’est pas un enfant de la bande dessinée au sens classique du terme. Né en 1980 à La Spezia, installé à Bologne depuis ses vingt ans dans l’espoir de rejoindre l’esprit frondeur du légendaire magazine Frigidaire, il a d’abord forgé son coup de pinceau dans les arts connexes : illustrations de jeux de société, de jeux de rôles, de jeux de cartes pour des éditeurs comme Da Vinci Editore ou Horrible Guild. C’est au fil de ces commandes qu’il a développé une maîtrise picturale numérique qui n’a rien à envier aux grands noms du genre. Nuits romaines (2025), le premier album de la série, était déjà sa première incursion dans la bande dessinée.
Luigi Boccia, le scénariste, est quant à lui un homme aux mille casquettes. Écrivain, scénariste, réalisateur, il a travaillé pour des maisons de production cinématographiques italiennes dont Eagle Pictures, et dirige la revue américaine Weird Tales, l’une des plus anciennes publications de littérature fantastique au monde. C’est dans ce creuset du bizarre et du merveilleux sombre qu’il a rencontré Manzella, lui soumettant une histoire qui allait devenir « Nuits romaines » avant de se prolonger avec ce « On l’appelait Carmilla ». Pour ce deuxième volet, il s’est associé à Giada Cecchinelli, scénariste italienne dont la collaboration apporte une sensibilité supplémentaire au récit
L’intrigue se déroule à Rome et débute dans le Cimetière Acatholique lieu étrange où reposent Keats, Shelley et tant d’autres étrangers morts loin de chez eux :le corps d’une adolescente est découvert, transpercé d’un pieu en plein cœur. L’inspecteur Flavio Argento, vieux briscard des nuits romaines, se retrouve une fois encore à arpenter cette frontière incertaine entre le crime ordinaire et l’inexplicable. Y a-t-il un tueur qui se prend pour un chasseur de vampires ? Ou pire : les vampires existent-ils vraiment ?
L’originalité de l’album tient précisément à cette ambiguïté soigneusement entretenue. Boccia et Cecchinelli ne livrent pas une simple histoire de vampires, pas plus qu’une enquête policière banale : ils jouent sur les deux tableaux, laissant le lecteur naviguer dans le doute, comme l’inspecteur lui-même. La référence à Carmilla — la nouvelle de l’irlandais Joseph Sheridan Le Fanu publiée en 1872, précurseur du Dracula de Stoker et figure fondatrice du vampire féminin dans la littérature — n’est pas un simple clin d’œil décoratif. Elle irrigue le récit en profondeur, convoquant la mémoire de cette créature nocturne qui séduisait ses proies féminines, et donnant à l’enquête une dimension littéraire et gothique bienvenue. Le titre lui-même, On l’appelait Carmilla, suggère à la fois identification et mystère : qui était vraiment cette victime, et pourquoi ce surnom ?
La série inscrit son inspecteur dans une longue tradition du polar transalpin — on pense évidemment à Dylan Dog, le détective de l’occulte milanais — tout en trouvant son propre territoire, celui d’une Rome nocturne, chargée d’histoire et de fantômes, où le réel et le fantastique se fondent naturellement.
C’est sans doute le dessin d’Alessandro Manzella qui constitue l’argument le plus immédiatement irrésistible de l’album. Son style est radicalement pictural : il ne dessine pas au sens traditionnel, il peint, numériquement, en assemblant des textures, des lumières, des ombres comme un compositeur électronique samplerait des sons du monde réel pour en faire quelque chose de neuf. L’effet « toile » qui en résulte rappelle les grands noms de la BD américaine des années 90 — Scott Hampton, Ashley Wood, Bill Sienkiewicz, Ted McKeever — ces artistes de l’école Vertigo/DC qui avaient révolutionné la bande dessinée en y introduisant une approche quasi expressionniste.
La mise en page privilégie les grandes cases respirantes, parfois les pleines pages, parfois trois ou quatre bandes larges et aérées qui laissent l’image exister pour elle-même. Chez Manzella, la couleur n’est pas un habillage : elle est l’âme même du récit. Des tons sombres dominent, plongeant Rome dans une obscurité opaque d’où émergent des éclats de rouge sang, des néons verts, des visages à peine arrachés à l’ombre. Cette économie de lumière n’est pas gratuite : elle traduit l’état d’esprit de l’inspecteur, elle exprime la menace, elle incarne le doute. Au fil des pages, les personnages semblent peu à peu gagner en présence, en visibilité, comme si la lumière revenait progressivement à mesure que l’enquête avance — et que le pire approche.
Mosquito, réussit une fois de plus à nous offrir quelque chose d’introuvable ailleurs : un polar fantastique exigeant, visuellement époustouflant, qui assume ses références littéraires sans se laisser écraser par elles. Boccia, Cecchinelli et Manzella forment un triangle créatif dont la convergence produit quelque chose de rare — un album où chaque page est une toile et chaque toile fait avancer l’histoire. Pour les amateurs de roman noir, de fantastique gothique, ou simplement de bande dessinée qui ose, c’est un rendez-vous à ne pas manquer.