Tamasa Distribution nous fait découvir un film peu connu de Dino Risi mais pas pour autant négligable dans la filmopgraphie du maître de la comédié Italienne mélancolique.
Rappelons que Dino Risi,(1916-2008) s’est détourné de la clinique pour se réfugier derrière une caméra. Considéré comme l’un des plus grands représentants de la comédie à l’italienne aux côtés de Monicelli et Comencini, il est l’un des premiers réalisateurs à creuser la veine de la satire sociale. Son chef-d’œuvre absolu, Il Sorpasso (Le Fanfaron, 1962), le propulse au rang des plus grands. Mais Risi n’est pas qu’un démiurge du cynisme : il a embelli les maux de la commedia dell’arte et les a installés dans une dynamique de son siècle.
Il Giovedì sort en 1963, dans l’ombre écrasante du Fanfaron :les critiques le reçoivent comme une déception, particulièrement en comparaison avec ce chef-d’œuvre récent. Trop peu caustique pour les adorateurs du Risi pourfendeur de la médiocrité, joué par un acteur — Walter Chiari — qui n’était pas Gassman, le film est perçu comme une erreur de parcours à oublier. Risi lui-même considérait pourtant le film avec une affection particulière, l’une de ses œuvres favorites, comme si ce long métrage plus intime touchait à quelque chose d’essentiel que la mécanique brillante du Fanfaron ne lui permettait pas d’explorer. Il Giovedì est une œuvre méconnue qui se situe entre Le Fanfaron (1962) et Les Monstres(1963), quelque part durant l’âge d’or de sa carrière.
Dino, la quarantaine, retrouve son fils Robertino, huit ans, qu’il n’a pas vu depuis cinq ans. Grand enfant immature, vivant de petites combines, menteur, dragueur et exubérant, Dino est un maladroit au grand cœur. Robertino, lui, est un enfant gâté, cultivé, curieux et intelligent, formaté par l’éducation bourgeoise et rigide qu’il a reçue de sa mère et de sa nourrice allemande — aussi mélancolique que solitaire. Ce jeudi de visite paternelle réglementée va voir ces deux êtres que tout oppose se chercher, se tester, se décevoir et, peut-être, commencer à s’aimer. En un seul et unique jour — unité de temps chère à Risi depuis le Fanfaron — le film embrasse toute la complexité du lien paternel.
Là où Il Sorpasso s’envolait sur les routes en Lancia décapotable, Il Giovedì progresse à pas lents dans les rues de Rome, dans les parcs, dans les arrière-salles de trattorias. Risi adopte une mise en scène d’une fluidité discrète, proche du reportage, fidèle à la tradition néo-réaliste qu’il avait pourtant appris à dépasser. La caméra d’Alfio Contini — fidèle collaborateur du cinéaste — observe plus qu’elle ne dramatise, laissant les silences s’installer entre un père qui fanfaronne et un enfant qui sait déjà qu’on lui ment. Le vrai tour de force est que ces personnages diamétralement opposés découvrent progressivement que leurs personnalités sont complémentaires : le côté mauvais garçon de Dino séduit Robertino, dont la sagesse précoce pourrait peut-être aider ce bon à rien plus enclin au mensonge qu’à la réalité. Risi ne force jamais l’émotion ; il la laisse surgir latéralement, dans un regard de l’enfant, un geste maladroit du père.
Walter Chiari est la grande révélation du film : acteur et homme de télévision populaire en Italie, il portait le handicap de ne pas être Gassman. Pourtant, il est parfait dans le rôle du père. Il joue Dino avec une vulnérabilité touchante, sans jamais tomber dans la caricature du loser attendrissant : on rit de lui, mais on souffre avec lui. En face, le jeune Roberto Ciccolini compose un enfant étonnamment grave, dont la maturité forcée dit tout sur la fracture familiale qui l’a construit. Notons que Walter Chiari jouera la même année dans Le Corniaud de Gérard Oury, aux côtés de Bourvil et Louis de Funès, et dans Falstaff d’Orson Welles. Un acteur protéiforme que ce film remet dans la lumière qu’il mérite.
La partition est signée Armando Trovajoli, compositeur attitré de la comédie italienne, qui avait déjà travaillé sur Hier, aujourd’hui et demain de De Sica cette même année 1963. Son travail sur Il Giovedì est à l’image du film : sobre, mélancolique, jamais envahissant. Loin des tubes pop qui enjolivaient Il Sorpasso, la musique ici se fait liant émotionnel, soulignant les instants de grâce sans les souligner trop fort. Les thèmes reviennent comme des comptines légèrement tristes, à l’image de cette journée que le père aimerait rendre magique et qui n’est, au fond, qu’ordinaire et belle pour ça.
Tamasa reprend ici la restauration déjà disponible sur le DVD M6 Vidéo de 2007, sans nouveau transfert HD spécifique. Les niveaux de définition et de détail restent moyens, mais on gagne une petite amélioration en précision par rapport au support DVD. L’étalonnage est plutôt convaincant et naturel, avec des contrastes solides. Le grain est présent, épais, mais peu impacté par l’encodage. Côté audio, la piste Dolby Digital est de bonne facture, conforme à la technique de l’époque : le film entièrement post-synchronisé livre un mixage propre et équilibré entre voix, musique et ambiances, sans souffle marqué.
Pour les bonus, le documentaire sur Dino Risi présent sur le DVD M6 est absent, mais l’éditeur propose en remplacement un entretien de 32 minutes spécialement produit pour cette édition avec la spécialiste du cinéma italien Aurore Renaut, qui revient sur Il Giovedì, qu’elle qualifie de « petit trésor sucré » injustement considéré comme un opus mineur.
Il Giovedì n’est pas seulement une curiosité dans la filmographie de Risi. C’est une œuvre pionnière dans la représentation du divorce et de la paternité fragmentée au cinéma. En 1963, au cœur du miracle économique italien qui célèbre la voiture, la vitesse et la virilité conquérante, Risi prend le contre-pied absolu et filme un homme en échec, un père absent, une relation père-fils construite sur le mensonge et qui trouve malgré tout un chemin vers la vérité. Dans la grande tradition de la comédie italienne — ce genre qui a toujours dissimulé le tragique sous le burlesque — Risi signe ici son film le plus humain, celui où, pour une fois, le fanfaron n’est pas puni mais simplement aimé.