Lycornes : en quête de guérison

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/Et si la licorne n’avait jamais été une créature douce et naïve ? Et si, bien avant les affiches pastel et les peluches arc-en-ciel, elle était quelque chose de bien plus dangereux, de bien plus grand ?


Au scénario, Aurélie Wellenstein est née à Paris en 1980, marquée dès l’enfance par la lecture de Jack London. Après des études littéraires et un mémoire de lettres modernes intitulé « Le devenir cheval de Franck Venaille », elle publie ses premières nouvelles à partir de 2007, dans des fanzines, des revues et des anthologies. En 2013 paraît son premier roman, Le Cheval et l’ombre. Elle construit ensuite une œuvre romanesque reconnue, lauréate de nombreux prix, dont le prix Elbakin pour Les Loups chantants et le prix Imaginales des bibliothécaires pour Mers mortes. Elle fait ses débuts en bande dessinée chez Drakoo en 2021 et signe notamment Equinox et Lycornes. Dans tous ses récits, un fil rouge constant : les animaux occupent une place centrale — animal réel ou totémique, réflexion sur notre relation avec notre soi sauvage.

Au dessin, Beatrice Penco Sechi est née à Cagliari en 1987. Totalement autodidacte, elle signe son premier livre en tant qu’autrice professionnelle en 2010 avec Lady Doll, série en deux volumes dont elle s’occupe des dessins et des couleurs. Elle puise son inspiration chez des artistes aussi différents que Tim Burton, Caravaggio, Mike Mignola ou Stefano Bessoni. Aujourd’hui, elle vit à Bosa dans ou elle dessine et élève des chevaux de sport, sa deuxième passion. Ce n’est pas un détail anodin : son rapport viscéral aux animaux équins transparaît dans chaque planche mettant en scène les créatures de cet album.

Wellenstein et Penco Sechi s’étaient déjà associées sur Les Chevaux de foudre, adaptation du propre roman de la scénariste. C’est donc avec une certaine évidence que les deux femmes se retrouvent sur ce nouveau projet.


Victime d’une malédiction, la jeune Blandine voit sa peau verdir lentement : quand la marque atteindra son visage, elle perdra l’esprit. Pour la sauver, sa sœur Jehanne s’engage dans une quête désespérée vers le Bois d’Argent, le légendaire territoire des lycornes, seules capables de guérir les maux les plus sombres. Jusque-là, rien que de très classique en apparence. Mais le récit déjoue aussitôt les attentes.

Ce qui rend Lycornes original, c’est d’abord son renversement des rôles. Bien avant d’être une créature de conte de fées, la licorne était décrite comme un animal sauvage et redoutable. Lycornes propose justement de renouer avec cette vision originelle, redonnant à ces créatures leur part de mystère, de violence et de grandeur. Les lycornes ne sont pas des créatures douces et dociles : elles sont sacrées, sauvages et redoutables. Et surtout, elles haïssent les humains.

Ensuite, pas de romance centrale : le cœur battant de Lycornes, c’est la relation entre les deux sœurs. Une sororité mise à l’épreuve, fragile et puissante à la fois, qui rappelle par moments les liens intenses explorés dans des œuvres comme Arcane. À travers ces deux héroïnes, l’album raconte un chemin d’émancipation. Deux sœurs qui refusent un destin tout tracé et qui vont peu à peu se transformer, jusqu’à devenir femmes libres, capables de défier les règles imposées par leur monde.

Enfin, le récit s’inscrit dans un Moyen Âge crédible et dur, en collaboration avec le musée de Cluny, dont une grande exposition sur les licornes se tient du 10 mars au 12 juillet 2026 au musée du monde médiéval. Cette caution historique donne une profondeur rare au propos, ancrant la légende dans une réalité documentée sans jamais l’alourdir.


Beatrice Penco Sechi livre des planches magnifiques. Son trait mélange esthétique médiévale et mise en pages dynamiques. Elle joue avec les cadrages, les cases deviennent des fenêtres sur un autre monde, celui de la forêt.

Les personnages, tracés avec un encrage fin, évoluent dans un monde médiéval. Les tenues, les coiffures et les décors immergent le lecteur dans cette société avec conviction. On sent une alternance forte, marquée, entre les cités et la nature : soit les châteaux et les lourds murs de pierre qui enferment, soit la forêt, verte ou enneigée, symbole de liberté.

Les couleurs sont ici un outil narratif à part entière. Elles accentuent l’opposition entre ces deux mondes : marrons et gris pour les villes, verts et jaunes pour la nature. Son sens des couleurs donne vie à la végétation. Et lorsque les lycornes apparaissent enfin, blanches et majestueuses, dotées d’un regard d’une grande intelligence, elles incarnent une beauté sauvage qui contraste avec la palette terreuse du monde humain — effet saisissant, presque lumineux.


Lycornes est une réussite : l’ album ose placer la sororité au centre et montrer des héroïnes imparfaites et puissantes, avec en arrière plan la nature à une place essentielle. Le one-shot — format idéal ici — permet au récit de se déployer sans temps mort, avec l’efficacité d’un conte et la profondeur d’un roman. Lycornesn’est pas seulement une magnifique histoire de fantasy : c’est une ode à la liberté, à la guérison, et à la force des liens qui unissent.

À lire absolument, que l’on soit amateur de fantasy médiévale, de récits d’émancipation ou simplement curieux de voir une créature millénaire reprendre vie…


https://www.drakoo.fr/bd/drakoo/lycornes/lycornes_-_histoire_complete/9782382332962

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