Qui aurait parié que le futur auteur de Caligula et de La Clef avait d’abord enfilé les éperons ? Dans l’abondante filmographie de Tinto Brass, Yankee fait figure d’objet non identifié, un western à l’italienne tourné en 1966 par un cinéaste qu’on associe aujourd’hui à tout sauf à la poussière de l’Ouest. Sidonis Calysta le sort enfin de l’oubli dans un combo Blu-ray, DVD et livret, après une longue absence en France. C’est l’occasion de le redécouvrir.
Né à Milan en 1933 et élevé à Venise, Tinto Brass descend d’une lignée d’artistes : son grand-père était peintre. Il fait ses classes à Paris, à la Cinémathèque française, auprès d’Henri Langlois, puis comme assistant, notamment de Roberto Rossellini. Il passe à la réalisation en 1963 avec Qui travaille est perdu, puis signe le documentaire Ça ira avant d’aborder le western. Viendront ensuite l’expérimentation pop de la fin des années 1960, le scandale de Salon Kitty et de Caligula, puis le cinéma érotique qui a fait sa réputation. Yankee est son seul western.
Côté coulisses, une fois engagé sur le projet, Brass le remanie à sa guise pour lui donner un style de bande dessinée et appliquer une grammaire personnelle, la synecdoque visuelle, où la partie exprime le tout. Le scénario est coécrit avec Alberto Silvestri, la coproduction est italo-espagnole, la photographie est confiée à Alfio Contini et Brass assure lui-même le montage, ce qui explique en partie la cohérence de ce découpage si singulier. Au casting, Philippe Leroy, révélé par Le Trou de Jacques Becker, a fait l’essentiel de sa carrière en Italie. Dans une interview d’archive proposée en bonus, il insiste sur le fait qu’il n’était jamais doublé dans les scènes d’action et qu’il sautait en parachute chaque week-end. Face à lui, Adolfo Celi sort tout juste de Opération Tonnerre et de Grand Prix, et il s’amuse visiblement beaucoup.
L’intrigue tient en quelques lignes. Un chasseur de primes surnommé El Yankee arrive dans une localité mexicaine dominée par Grande Concho, un desperado installé dans un monastère. Il propose à ce dernier de le débarrasser de ses propres hommes en partageant la récompense. Concho tente de l’éliminer sans y parvenir, et Yankee se venge en enlevant sa femme avant de poursuivre sa campagne. Un chargement d’or viendra encore brouiller les cartes. Le fond est classique, presque un squelette de genre.
C’est donc par la forme que le film séduit. Brass découpe l’espace comme on tourne les cases d’un album : décors dévoilés par morceaux, gros plans en rafale, montage syncopé qui frôle le spasme juste avant les fusillades. L’ensemble évoque tantôt un roman-graphique, tantôt un pulp aux pages jaunies. Alfio Contini offre des couchers de soleil magnifiques. Philippe Leroy, adroit à cheval et au revolver, manque pourtant un peu de magnétisme pour rendre son personnage attachant. Adolfo Celi lui vole la vedette à chaque apparition : rire sardonique, regard embrasé, cabotinage jubilatoire d’un bandit qui sue la tequila et la philosophie de comptoir. Le contraste entre sa violence et son bagout est l’un des grands plaisirs du film.
La musique de Nino Rosso joue ici un vrai rôle. Elle repose sur un sifflement récurrent et sur un thème de trompette lancinant. Elle donne au film un parfum de comics, presque de pastiche, qui détonne avec la brutalité des scènes et participe à cette distance ironique qui fait tout le sel de l’entreprise. Ce n’est pas la partition qu’on fredonne après Morricone, mais elle sert exactement le ton voulu.
Sur la restauration, la tâche était loin d’être simple. Un carton liminaire explique que le travail a été mené à partir de l’interpositif et d’une copie positive prêtés par la Cinémathèque nationale, l’internégatif étant trop dégradé pour être exploité. Le résultat est honnête et respectueux. La texture argentique est préservée, la copie très propre, les décors naturels détaillés et les noirs bien tenus. On notera un piqué inégal dans les scènes sombres, des chairs parfois orangées qui tiennent sans doute à l’esthétique d’origine, un générique plus instable et une dernière partie plus floue et plus délavée. Côté son, le DTS-HD mono propose le français et l’italien. La piste française, plus faible, souffre de chuintements et de dialogues en retrait, alors que l’italienne, plus aérée, met bien en valeur le thème de Nino Rosso. Pour ma part, je conseille sans hésiter la version originale sous-titrée.
Les bonus sont substantiels. Le livret de 24 pages de Jean-François Giré, intitulé « Il était une fois… le western européen », replace le film dans son contexte. À l’image, Noël Simsolo, en une dizaine de minutes, retrace le parcours de Brass et analyse les partis pris formels de Yankee, l’influence de la bande dessinée et le casting. S’y ajoutent l’entretien d’archive avec Philippe Leroy, d’environ un quart d’heure, et la bande-annonce.
Yankee compte parmi les westerns italiens qui ont poussé le genre vers l’étrangeté, avant Django, tire le premier de Giulio Questi, El Topo de Jodorowsky ou Keoma de Castellari. Brass y apparaît déjà en formaliste, cherchant un style qu’il affirmera dans les années suivantes. Il montre aussi à quel point le western européen a servi de laboratoire à des cinéastes en quête de liberté, prêts à jouer avec la grammaire des images et avec l’imagerie de la bande dessinée. Longtemps oublié, ce film mérite sa place dans l’histoire du cinéma de genre, et cette édition permet enfin de s’en rendre compte.
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/https://www.youtube.com/watch?v=ic0aGvfG_no