Sydonis nous donne à revoir un western atypique longtemps resté dans l’ombre : dans ce film de 1948, pas un seul coup de feu n’est tiré. On y poursuit un hors-la-loi à travers le Nouveau-Mexique, et pourtant la violence reste hors champ, remplacée par une chasse à l’homme où l’on se parle, où l’on se respecte, où l’on finit presque par s’aimer.
Son réalisateur, Alfred E. Green (1889-1960), est de ces artisans d’Hollywood dont la discrétion a fini par masquer l’œuvre. Débutant au temps du muet, il a signé des dizaines de films dans tous les genres : des comédies, des mélodrames, des drames sociaux, des films de gangsters, des biographies musicales. On lui doit notamment Baby Face avec Barbara Stanwyck, Dangerous qui valut un Oscar à Bette Davis, ou encore le très populaire Le Chant du destin sur la vie d’Al Jolson. Un cinéaste de studio, rapide, efficace, sans signature tapageuse.
Côté coulisses, le film est une production Harry Sherman, le producteur qui avait fait de Hopalong Cassidy une figure du western populaire, et il est tourné en partie en décors naturels au Nouveau-Mexique, dont l’impressionnant rocher d’Inscription Rock au coeur de l’intrigue.
Le scénario s’inspire d’une nouvelle d’Eugene Manlove Rhodes, « Paso por aquí », un écrivain-cowboy dont l’œuvre est réputée pour son réalisme. Bertrand Tavernier, dans les bonus, la dit très fidèlement adaptée. Autre détail qui fait sourire : Joel McCrea et Frances Dee, qui jouent les amoureux à l’écran, étaient mariés dans la vie. Leur complicité n’a pas besoin d’être jouée. Enfin, le film est resté longtemps rare en France : sorti discrètement en province au début des années 1950, il a nourri la réputation de film culte pour amateurs avant d’être enfin accessible en vidéo.
Ross McEwen arrive à Santa Maria au moment où Pat Garrett prend ses fonctions de shérif. Il a besoin de deux mille dollars pour sauver le ranch de son père, mais la banque refuse de lui prêter. Alors il prend l’argent, ni plus ni moins, en laissant une reconnaissance de dette et la promesse de rembourser. Le banquier, furieux, met sa tête à prix. Commence alors une cavale où McEwen, mordu par un serpent, trouve refuge dans un train et se fait soigner par une infirmière qui prendra bientôt son parti. Garrett, lui, ne lâche pas la piste, mais il a compris qu’il court après un hors-la-loi qui ne ressemble à aucun autre.
La mise en scène de Green est sobre, presque humble, et c’est ce qui fait sa force. Il n’y cherche ni l’effet ni la grandiloquence : il laisse respirer l’histoire, enchaîne les péripéties avec un rythme soutenu et ne laisse jamais le spectateur s’ennuyer. Le grand atout visuel reste la photographie de Russell Harlan, qui filme les paysages du Sud-Ouest avec une ampleur remarquable et leur donne presque valeur de personnages. Côté interprétation, Joel McCrea est parfait dans le rôle du « bon méchant », ce gentleman cowboy droit et mesuré qui force la sympathie sans jamais forcer le trait. Frances Dee lui répond avec une lumière et une franchise très touchantes, et la scène où elle le rattrape au galop pour lui faire entendre raison a un charme singulier. Charles Bickford campe un Pat Garrett débonnaire, loin du justicier implacable que l’on pourrait attendre, tandis que Joseph Calleia apporte au récit une présence magnétique.
La musique de Paul Sawtell joue un rôle discret mais utile. Elle ne cherche pas à écraser les images ni à dicter l’émotion : elle accompagne le récit ,souligne les moments de tension ou de tendresse sans jamais s’imposer. Dans un film sans coups de feu, cette retenue compte, car elle contribue à installer ce ton apaisé et pourtant tendu qui fait la singularité de l’ensemble.
Sur le plan technique, l’édition de Sidonis s’appuie sur un master restauré en 4K, et cela se voit : le film ne fait vraiment pas ses près de quatre-vingts ans. Quelques poussières et traînées subsistent, mais l’image est stable, lumineuse, avec un grain argentique bien préservé et une profondeur de champ qui met en valeur le travail d’Harlan. Le son d’origine, en anglais mono, est satisfaisant malgré quelques souffles et craquements, et il n’existe pas de version française, seulement des sous-titres. Ce combo Blu-ray/DVD succède à une première édition DVD de 2015 et fait basculer enfin le film dans la haute définition.
Côté suppléments, l’éditeur propose près d’une heure de présentations audio, reprenant trois entretiens de l’ancienne édition et en ajoutant un nouveau. Bertrand Tavernier, pendant vingt-cinq minutes, raconte la difficulté qu’il a eue à voir le film et salue le travail de Harlan comme l’œuvre de Rhodes. Noël Simsolo, Yves Boisset et Patrick Brion complètent le tableau en une dizaine de minutes chacun, évoquant tour à tour le statut de McCrea, la figure du « good badman » et le caractère exceptionnel de ce western sans coups de feu. C’est une riche parole de cinéphiles, même si l’on regrette l’absence d’images d’archives ou de documents visuels.
Reste à dire pourquoi ce film compte. Le Destin du fugitif n’est pas une œuvre qui a bouleversé le langage du cinéma, mais il montre que le western classique pouvait se passer de ses codes les plus attendus sans rien perdre en tension ni en émotion, que l’on pouvait y faire primer l’humanité, la parole donnée et la dette d’honneur sur la gâchette. Il rappelle aussi qu’Hollywood, à l’âge d’or, regorgeait de films de ce genre, modestes et pourtant admirables, longtemps éclipsés par les grands noms. Le remettre en lumière, c’est rendre justice à Alfred E. Green, à Joel McCrea et à tout un pan du western qu’on aurait tort de laisser dans l’oubli.
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