La Montagne d’encre: l’art de ralentir

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Et si la plus grande aventure de l’année en bande dessinée n’était pas une aventure du tout, mais une invitation à s’arrêter, à lever les yeux, et à regarder un oiseau noir tracer sa route au-dessus des cimes enneigées ? Avec La Montagne d’encre, qui parue en mai 2026 chez Dargaud, Nicolas Debon signe un livre rare, de ceux qu’on ouvre pour se réfugier plutôt que pour suivre une intrigue, et qui donnent furieusement envie de refermer son téléphone pour aller marcher en forêt.

Le livre se construit comme un voyage suspendu plutôt que comme un récit au sens classique. On y suit le vol d’un oiseau dans le ciel, silhouette noire sur un fond clair délicatement bleuté, guidé par la voix d’un narrateur qui se présente comme un jeune peintre, et qui prétend avoir tour à tour six ans, cinquante, soixante-treize, en envisageant déjà ses cent ans et ses cent dix ans à venir. Cette manière de jouer avec le temps n’est pas un caprice narratif : elle renvoie directement à Hokusai, dont une citation ouvre l’album et dont la fameuse confession sur l’âge où l’on commence enfin à comprendre la vraie structure de la nature irrigue tout le propos. Au fil des quatre saisons, dans les montagnes de l’est de la France où l’auteur s’est lui-même installé pour observer le paysage se transformer, défilent rochers, forêts profondes, neige, pluie, bourgeons, nuits étoilées, rapaces et écureuils. Il n’y a ni volcans spectaculaires, ni canyons flamboyants, ni cascades vertigineuses : Debon choisit la nature la plus simple, la plus proche, et en révèle toute la densité. Le livre s’inscrit dans une filiation assez singulière en bande dessinée, celle de l’estampe et du haïku japonais, et certains commentateurs se demandent même, avec malice, s’il s’agit encore de bande dessinée au sens où on l’entend habituellement, tant le livre s’éloigne du code case-récit-dialogue pour se rapprocher d’un carnet de contemplation.

Nicolas Debon n’est pas un nouveau venu, mais son parcours est suffisamment atypique pour mériter d’être rappelé. Né en 1968 en Lorraine, formé aux Beaux-Arts de Nancy, il part en 1993 pour le Canada où il restera une dizaine d’années, d’abord comme dessinateur de vitraux avant de basculer vers l’illustration jeunesse à la faveur d’un cours du soir. Ses premiers albums, publiés en Amérique du Nord, sont remarqués jusqu’au Horn Book Award, l’une des distinctions les plus prestigieuses de la littérature jeunesse nord-américaine, obtenue en 2007. De retour en France, il illustre pour Nathan, Gallimard Jeunesse, Flammarion/Père Castor ou Bayard, avant de publier en 2009 son premier album en solo chez Dargaud, Le Tour des géants, consacré aux coureurs cyclistes du début du siècle dernier. Suivront L’Invention du vide sur les pionniers de l’alpinisme dans les Alpes, L’Essai sur une communauté anarchiste ardennaise de 1903, puis Le Marathonen 2021. Dans La Montagne d’encre, Debon est à la fois scénariste et dessinateur, comme il l’a toujours été depuis ses débuts français : c’est un auteur complet, qui pense l’image et le texte d’un seul geste, et ce nouvel album marque d’ailleurs une rupture nette avec ses récits précédents, plus documentaires et historiques, pour s’aventurer vers une œuvre beaucoup plus intime et silencieuse.

Sur le plan graphique, le titre lui-même est trompeur, ou plutôt ironique : on pourrait s’attendre à un ouvrage tout en lavis noir et blanc façon encre de Chine, et c’est en réalité un livre de couleurs, subtiles et changeantes au rythme des saisons, du bleu froid des nuits enneigées aux verts tendres du printemps. La mise en page abandonne la grammaire classique de la bande dessinée : les planches, souvent composées de trois ou quatre cases seulement, fonctionnent comme de petites suites de dessins, presque des haïkus graphiques, où le texte, rare et parfois en voix off, se fait discret face à la puissance des images. Les compositions alternent les gros plans sur un détail, une fleur, une pierre, et les vastes panoramas qui donnent le vertige de l’espace montagnard, dans une fluidité et une sérénité que plusieurs lecteurs ont déjà saluées. La couleur n’est donc pas un simple habillage : elle est ici la matière même du livre, le vecteur principal de l’émotion et du passage du temps, bien plus que ne le serait un texte explicatif.

Peu de texte à lire , des images à méditer pour redécouvrir la beauté du monde proche de la philosophie du Zen ou l’observation sans observateur amène à une extase mystique ( le Satori ), une postface plus didactique explique les références aà cette culture asiatique qui touche à l’universel.

Au final, La Montagne d’encre est de ces albums qui ne cherchent pas à convaincre par le rebondissement mais par la respiration qu’ils offrent. C’est un livre qui se contemple autant qu’il se lit, pensé pour qui aime la nature, le dessin et la poésie, et qui réussit ce tour de force assez rare en bande dessinée : faire ressentir physiquement l’envie de sortir marcher en montagne dès qu’on en tourne la dernière page. Une parenthèse précieuse, une quête de la beauté à savourer lentement.

https://www.dargaud.com/bd/la-montagne-dencre-bda5530420

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