Rimini Editions ressort en Blu-ray, le 7 juillet 2026, l’un des films les plus injustement oubliés de Robert Altman, Reviens Jimmy Dean, reviens (1982), l’occasion de redécouvrir une œuvre charnière, douce-amère, dans la filmographie d’un cinéaste alors au creux de la vague.
Vingt ans après la mort de James Dean, cinq femmes se retrouvent dans un bazar du Texas pour célébrer leur idole disparue. Ce qui s’annonce comme une réunion nostalgique va virer au règlement de comptes avec le passé, les mensonges et les rêves avortés
Robert Altman a bâti sa légende sur le refus des conventions hollywoodiennes : structures chorales, dialogues qui se chevauchent, regard ironique sur les mythologies américaines. De MASH à Nashville, il s’impose dans les années 1970 comme l’un des auteurs majeurs du Nouvel Hollywood. Mais l’échec commercial de Popeye en 1980 le fragilise, au moment où une nouvelle génération, Spielberg, Coppola, Scorsese, occupe le devant de la scène. C’est dans cette traversée du désert qu’Altman se tourne vers le théâtre, mettant en scène à Broadway la pièce d’Ed Graczyk, avant de décider d’en transposer l’intrigue à l’écran malgré un accueil critique mitigé sur les planches.
Le tournage lui-même porte la marque de ces années de vaches maigres : faute de moyens, Altman choisit de filmer la pièce quasiment telle quelle, en huis clos, dans les décors conçus pour la scène par le directeur artistique David Gropman, dont l’un des bonus de cette édition recueille justement le témoignage. Le film réunit deux anciennes complices du cinéaste, Sandy Dennis et Karen Black, et offre à une toute jeune Kathy Bates l’un de ses premiers rôles marquants. Quant à Cher, encore perçue comme chanteuse plus qu’actrice, elle y livre une composition qui lui vaudra une nomination aux Golden Globes et amorcera sa reconversion sérieuse au cinéma.
L’intrigue se noue le 30 septembre 1975 : les « Disciples de James Dean », fan-club entièrement féminin, se réunissent dans le Woolworth’s poussiéreux de McCarthy, à une centaine de kilomètres de Marfa où Dean avait tourné Géant vingt ans plus tôt. Mona, qui dirige le club, Sissy la flamboyante, et la mystérieuse Joanne fraîchement arrivée en ville convoquent les souvenirs de cette époque. Mais à mesure que la mémoire se délite, des secrets longtemps enfouis remontent à la surface, et l’amitié de ces femmes vacille.
C’est là que la mise en scène d’Altman se révèle la plus astucieuse : contraint à l’unité de lieu, il joue sur les allers-retours entre 1955 et 1975 via un astucieux miroir qui sert de fenêtre temporelle, sans jamais quitter le décor unique du magasin. Le cinéaste capte les corps fatigués, les regards fuyants, les silences gênés avec la même attention documentaire qu’il portait à ses fresques chorales, mais resserrée ici sur l’intime. Le jeu d’actrices, justement, porte tout le film : Sandy Dennis compose une Mona à la fragilité presque insupportable, Karen Black distille un mystère trouble, et Cher impose une présence magnétique qui annonce déjà l’actrice qu’elle deviendra. C’est un film d’ensemble où chaque actrice se nourrit des autres, dans la tradition altmanienne du collectif plutôt que de la star unique.
La musique, en revanche, n’occupe pas une place centrale dans le dispositif : Altman privilégie les voix, les dialogues qui se superposent, l’ambiance sonore du magasin plutôt qu’une partition envahissante. La gospel qui ouvre le film installe d’emblée une tonalité mélancolique, mais la bande sonore reste discrète, au service du texte et des silences plus que d’un accompagnement émotionnel appuyé.
Sur le plan technique, cette édition Rimini propose un master HD accompagné d’un boîtier avec fourreau, complété par trois entretiens substantiels : celui du critique Frédéric Mercier, de la revue Positif, qui replace le film dans son contexte critique et historique, ainsi que ceux du monteur Jason Rosenfield et du directeur artistique David Gropman, qui reviennent sur les coulisses de fabrication d’un film tourné dans des conditions resserrées. Le film a par ailleurs bénéficié dans la décennie passée d’une restauration soutenue par la Film Foundation, qui lui a permis de retrouver une image digne de ce statut d’œuvre rare.
Reste à mesurer la place de ce Reviens Jimmy Dean, reviens dans l’histoire du cinéma. Il n’a pas la stature de Nashville ou de Trois femmes, mais il occupe une fonction charnière : c’est le film par lequel Altman entame sa traversée des années 1980, période indépendante et expérimentale qui le mènera vers Secret Honor ou Tanner ’88, avant le grand retour de The Player en 1992. Il est aussi, par son sujet, étonnamment en avance sur son temps : la question du genre et de l’identité, traitée à travers l’un des personnages, y est abordée avec une délicatesse rare pour le début des années 1980. Une pièce méconnue, mais essentielle, du puzzle Altman.