Belle découverte en ouverture du cinémed :un hommage d’une fille à son père qui fait l’objet d’un retrospective quasi intégrale au sein de ce même festival…
Il y a, dans Prima la Vita, quelque chose de presque désarmant : un film sans cris, sans grands gestes, mais qui parle d’un tremblement fondamental — celui de la mémoire. Francesca Comencini s’y confronte à la figure écrasante de son père, Luigi Comencini, immense artisan du cinéma italien, pour en faire non pas un biopic, mais un autoportrait inversé.
Le récit se déploie en fragments, sans chronologie stricte. L’enfance, lumineuse et libre, s’efface peu à peu devant une adolescence marquée par la dépendance, la honte, le besoin d’échapper à l’ombre paternelle. Le film avance comme une succession de souvenirs : certains précis, d’autres vacillants, toujours reliés par une émotion retenue. Cette structure elliptique, proche du fonctionnement de la mémoire elle-même, oblige le spectateur à assembler ce qui n’est jamais donné d’un bloc.
Visuellement, Comencini s’appuie sur la directrice de la photographie Daria D’Antonio (La grande bellezza), qui compose une image fragile et nuancée. Les couleurs chaudes de l’enfance virent peu à peu au gris bleuté des années de distance. La profondeur de champ, souvent réduite, matérialise l’incertitude du souvenir : le flou n’est pas un effet, c’est un langage.
La mise en scène, discrète et frontale, préfère observer les silences plutôt que souligner les drames. On entend beaucoup de bruits d’intérieur — un escalier, une respiration, un robinet qui goutte — comme si chaque son portait le poids d’une absence. La musique de Nicola Piovani n’intervient qu’en écho, pour relier les strates de mémoire plutôt que pour les illustrer.
Fabrizio Gifuni incarne Luigi Comencini sans mimétisme : il en restitue la présence, la tendresse distante, l’élégance un peu autoritaire. Face à lui, Francesca à différents âges, interprétée par plusieurs actrices, forme un prisme de regards : l’enfant, l’adolescente, la femme qui filme. On sent dans cette direction d’acteurs une progression volontaire : plus la relation se tend, plus la mise en scène se fige.
À travers cette économie de moyens, Prima la Vita touche à quelque chose de rare : la possibilité de filmer l’héritage sans le mythifier. Francesca Comencini ne règle pas des comptes ; elle cherche à comprendre comment le cinéma — celui du père, puis le sien — a servi de lien et de frontière à la fois. Le film se tient sur cette ligne fragile, entre gratitude et solitude.
On pourra lui reprocher sa lenteur, sa narration décousue, voire son refus de tout spectaculaire. Mais c’est précisément là que réside sa force : dans cette fidélité à une émotion qui ne veut pas se dire tout haut. Prima la Vita n’est pas un film qui raconte, c’est un film qui se souvient — et qui, dans son silence, nous renvoie au nôtre.