Cet album signé Arnaud Le Gouëfflec (scénario) et Julien Solé (dessin) réussit le pari audacieux de raconter la vie du dessinateur d’humour Marcel Gotlib tout en restant fidèle à l’univers déjanté qui a fait la légende de Fluide Glacial qui a fondé en 1975.
On y suit le cheminement d’un « Marcel » plutôt réservé, enfant caché pendant la guerre, devenu le « Gotlib » que l’on connaît, en pleine énergie créative et en quête de liberté. Les deux auteurs ont travaillé à la demande de l’éditeur qui célèbre cette année les 50 ans de la revue et en bonne intelligence avec sa fille Ariane et sa femme Claudie., chaque chapitre est précédé d’une photo issue des archives de la famille , une chronologie illustrée de photo clot l’album de 88 pages qui a été comme à la belle époque prépublié dans la revue.
Le récit ne se contente pas d’être chronologique : il joue sur la digression, l’humour, les clins d’œil. Le ton est souvent léger, mais toujours respectueux : on perçoit la « folie douce » et la modestie de l’auteur, et c’est bien cette dualité qui rend le propos touchant. Le Gouëfflec, a des sources solides ( ntre autres, les entretiens de Numa Sadoul ou les biographies de Verlant) mais ose des véritables moments de poésie et d’émotion forts réussis: l’humour et l’auto parodie cachent une souffrance morale remontant à l’enfance , à une biographie familiale marquée par la disparition et la folie , le 9éme art a permis à Marcel un vrai parcours de résilience ou il a pu exprimer ses pulsions ( parfois limite scabreuses) mais surtout une humanité bouleversante.
Le trait de Julien Solé capte parfaitement cette vie « posée sur l’épaule façon coccinelle » Le style graphique évolue avec les époques : certaines séquences rappellent les années Pilote, d’autres évoquent les grands moments de Fluide Glacial. Le rythme narratif est bien dosé : pas d’hagiographie lourde, mais un récit fluide, parfois drôle, parfois nostalgique. On apprécie les nombreuses planches tableau allant de la sobriété ( la départ du père ) à la compilation psychédélque ( le cirque Fluide et la dernière planche sur la retraite.
L’album est clairement un hommage , non seulement à Gotlib, mais à toute une forme d’humour iconoclaste qui passerait mal en notre période « wokiste » , on savoure et on relit avec plaisir les anecdotes de la carrière du dessinateur de ses débuts jusqu’à ses créations , son « art du pas de côté » et de la parodie dégagée enchantera le lecteur plus habitué à une telle liberté de ton ( sauf si il est encore lecteur de la revue Fluide Glacial en plein revival…)
A noter pour les bibliophiles l’existence d’ une édition luxe, en noir et blanc, dos toilé, limitée à 2 000 exemplaires, avec un cahier graphique de 21 pages (photos d’archives, brouillons, croquis).
Gotlib, une vie en Bandessinées charme par son équilibre : entre biographie sérieuse et hommage humoristique, entre nostalgie et vivacité, une vraie bonne comédie italienne …Le duo Le Gouëfflec / Solé parvient à rendre la complexité d’un génie de l’“Umour” sans sacrifier la légèreté et la fantaisie. C’est un album qui se savoure comme un clin d’œil : drôle, sincère et toujours tendre…et qui restera comme Marcel …au Panthéon du 9éme art à qui il contribua avec Franquin ( son maître dont il publia les « Idées Noires » dans Fluide ) à donner ses lettres de noblesse…