Frankenstein de David Sala : monstrueuse humanité…

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Un monstre de papier. Deux cents pages qui brûlent les yeux et serrent le cœur. David Sala s’empare du mythe fondateur de Mary Shelley et en fait quelque chose d’inattendu, d’explosif, de profondément personnel. Vous pensiez connaître Frankenstein ? Vous ne l’aviez pas encore vu comme ça.


David Sala est un auteur qui produit peu, comparativement à nombre de ses pairs, mais c’est pour mieux nous gratifier de bijoux graphiques. Né en 1973 à Décines, près de Lyon, il commence à dessiner dès l’âge de 13 ans, dans le sillage du dessinateur Ciro Tota, dont il suit les cours à domicile. Après ses premières armes dans l’édition jeunesse et une série remarquée chez Casterman (Replay, sur scénario de Jorge Zentner), il s’impose progressivement comme une voix singulière de la BD d’auteur.

Ce sont ses adaptations littéraires qui le révèlent au grand public. En 2017, il adapte Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, démontrant une capacité rare à habiter un texte sans le trahir. Puis vient Le Poids des héros en 2022, Prix Landerneau BD et Grand Prix de la BD Elle, récit autobiographique hanté par la mémoire de ses grands-pères espagnols résistants — son œuvre la plus intime jusqu’ici. Avec ce Frankenstein, il s’attaque à un classique de la littérature fantastique et en propose une version non moins fantastique.

À noter que Sala signe ici à la fois le dessin et l’adaptation du texte : c’est bien un auteur complet, démiurge de sa propre création.


Frankenstein n’en finit plus de hanter les septième et neuvième arts. Le roman de Mary Shelley, publié en 1818, a engendré une multitude d’adaptations — films expressionnistes de James Whale, relecture monstre-sympathique, variations gothiques de toutes sortes jusqu’au dernier opus de Benicio Del Toro pour Netflix. En BD seule, plusieurs versions sont parues ces dernières années dont celle trés inspirée de George Bess. Le mythe a encore des choses à nous dire ?

Le récit se concentre sur la relation trouble entre le docteur Victor et son « enfant ». Victor Frankenstein parcourt l’immensité enneigée d’une plaine, à la recherche de sa némésis, cette créature à qui il a donné vie et qui n’a cessé de semer la mort autour du jeune homme. Alors que ses forces faiblissent, il revient sur cette histoire où se mêlent folies créatrice et destructrice.

Le scénario que Sala assume également est relativement fidèle au texte de Mary Shelley, mais la langue, elle, est délibérément modernisée, épurée, donnant vie à une poésie graphique où le maelström de couleurs et de formes réinvente un mythe que l’on considérait déjà comme figé. L’originalité de Sala tient surtout dans l’angle qu’il choisit : l’auteur aborde l’histoire sous le prisme du rejet de l’autre et de la différence, donnant à la créature une dimension profondément humaine. La relation père/fils, le rejet de l’inconnu, les dérives de la science — tout y passe, mais sans lourdeur didactique.IL crée un personnage féminin qui va habiller la créature et lui faire entrevoir la noirceur de notre humanité soit disant civilisée, la question de la responsabilité du scientifique passe un peu au second plan face à la question de l’humanité potentielle de la créature : un être rapiécé qui est en quête de reconnaissance et d’amour. Sala montre l’égoïsme du savant qui saborde la création de la fiancée du monstre alors que ce dernier acquiert le langage et le goût de la lecture en se plongeant dans « le Paradis Perdu » de John Milton.


C’est au niveau de la couleur que l’ouvrage peut déconcerter et finalement séduire :quand on pense au personnage inventé par Mary Shelley, il n’est pas évident d’imaginer des couleurs vives et pop. Et pourtant. Avec son style très coloré caractéristique, l’artiste s’éloigne du gothique habituel des revisites de Frankenstein, pour y poser une poésie onirique, parfois presque éthérée, qui semble pourtant épouser parfaitement le récit, lui donnant un ton résolument moderne.

Cette radicalité visuelle est beaucoup plus qu’un simple choix esthétique. Le récit, peu tourné vers l’action, en devient un chant funèbre et douloureux, presque abstrait, d’une profondeur troublante. Plutôt que d’encombrer ses planches de lourds dialogues, David Sala choisit souvent le silence. Et il y a ces couleurs et ces dessins qui rappellent furieusement l’univers de Gustav Klimt. Chaque page est un éblouissement, entre les paysages montagneux confinant au sublime et les visages des personnages exprimant tantôt l’effroi et la colère.

David Sala travaille en aplats de couleurs, une technique qui supprime les ombres portées et lui permet de se focaliser sur l’émotion pure de la couleur. Les références convoquées sont vertigineuses : la palette de Sergio Toppi, la matière rugueuse d’un Nicolas de Staël, les horizons sans espérance d’Egon Schiele, la noirceur cosmique d’Anselm Kiefer — et en filigrane, les explorations graphiques d’Alberto Breccia, grand maître de la BD fantastique argentin. La mise en page, elle, joue en permanence avec la pleine page et la fragmentation, épousant les vertiges intérieurs du récit et nous livre de trés beaux plans d’ensemble méditatifs.


Frankenstein est un album qui se lit délicatement pour être découvert dans ses moindres détails, tant sa richesse artistique est puissante. Ainsi dépoussiéré et grâce au trait de l’auteur, le roman graphique se lit avec plaisir de bout en bout — mais que l’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas parce que la créature évolue dans des un univers coloré que le fond est allégé , la tragédie est là sous nos yeux mais se teinte d’un peu de poésie.

David Sala livre ici son œuvre sans doute la plus accomplie, celle où la maîtrise formelle et l’engagement personnel fusionnent complètement. Un grand album de peintre autant que de narrateur, qui questionne notre tentation démiurgique de modeler le vivant à notre image .

Frankenstein, David Sala — Casterman, 220 pages, 28 €. Paru le 15 avril 2026.

/https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/frankenstein/9782203292710


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