Et si la meilleure chose qu’un artiste puisse faire pour sa carrière était… de disparaître ? Avec son cinquième roman graphique pour adultes, Zep signe une satire mordante du monde de l’édition, enveloppée dans une aquarelle somptueuse. Un album surprenant, drôle et mélancolique à la fois, qui dépasse largement le cadre de la bande dessinée pour toucher à quelque chose d’universel : notre obsession de laisser une trace.
On retrouve ici la veine adulte de la palette graphique de Philippe Chappuis, dit Zep né en Suisse en 1967. Il crée son premier fanzine à l’âge de douze ans, qu’il baptise Zep en hommage au groupe Led Zeppelin. Passionné de musique, il joue encore aujourd’hui dans un groupe de rock. Il entre à quatorze ans à l’École des arts décoratifs de Genève, dans une section consacrée à la bande dessinée.
Il publie Victor dans la presse, est remarqué par Le Journal de Spirou, puis sort plusieurs albums avant de donner naissance, en 1992, au personnage de Titeuf — presque par hasard, sur un carnet de croquis, alors qu’il dessinait des souvenirs d’enfance. Le succès est fulgurant et mondial : des dizaines de millions d’albums vendus, une série animée, un film. En janvier 2004, il reçoit le Grand Prix de la Ville d’Angoulême pour l’ensemble de sa carrière, et préside le festival en 2005.
Mais Zep, c’est aussi une autre facette, moins connue du grand public. Il s’est illustré avec des albums humoristiques pour adultes, comme la série des Happy* chez Delcourt, mais également des one-shots adultes chez Rue de Sèvres. Tourner la page est le cinquième titre de cette collection, après Une histoire d’hommes, The End, Ce que nous sommes, et d’autres escapades loin de l’univers enfantin de son personnage emblématique. Sur ces albums, Zep assume seul scénario, dessin et couleurs — un exercice d’auteur complet, totalement maîtrisé.
Lambert Delville a remporté le prix Femina il y a quinze ans avec son roman Voyage parallèle. Mais depuis, c’est le silence. Sa dernière séance de dédicaces tourne au fiasco, son éditrice refuse de publier son nouveau manuscrit, et sa jeune compagne le quitte, lasse de cet auteur déprimé et tombé dans l’oubli.
Pour se ressourcer, Lambert part en Grèce retrouver son voilier. Mais il disparaît en pleine mer Égée. Sa mort provoque immédiatement un emballement médiatique : ventes en hausse, hommages, et récupération éditoriale. Son éditrice célèbre sa mémoire : un grand auteur ne meurt jamais, ses mots sont éternels.
Sauf que Lambert Delville n’est pas mort. Après une tempête, il s’est simplement retranché sur une petite île grecque. Et de là, il observe, stupéfait, le spectacle grotesque de sa propre gloire posthume.
Ce qui rend le récit vraiment original, c’est son double registre. Zep lui-même le décrit comme un album entre le polar et le conte moral — une définition qui capture bien l’étrange équilibre de l’ensemble. Le procédé narratif donne un côté thriller au récit : l’auteur fictif est aussi le narrateur, ce qui permet à Zep de poser des mots sur la solitude, le bonheur et les doutes du personnage, et de faire évoluer Lambert dans un paysage hors du temps. Le récit possède également un aspect comédie indéniable, dû au jusqu’au-boutisme du narcissisme et de l’arrivisme des personnages : Lambert le premier est un imbuvable geignard, qui quitte Paris surtout par orgueil.
Le livre fait écho à plusieurs références littéraires et cinématographiques — de La Mort d’un commis-voyageur au mythe du come-back improbable — tout en restant ancré dans une satire très contemporaine du milieu parisien de l’édition, où les pratiques discutables concernant le sort des œuvres des auteurs sont mises en lumière. On pense aussi, inévitablement, à Sunset Boulevard : le fantôme qui regarde les vivants se repaître de son cadavre.
C’est sur le plan graphique que Tourner la page marque une rupture nette dans la carrière de Zep. Cet album est le premier entièrement réalisé à l’aquarelle, notamment pour recréer les ambiances maritimes. Zep revient dans un registre graphique inédit, porté par une aquarelle sensible qui évoque ses croquis intimes.
Ce choix technique n’est pas anodin. L’aquarelle impose une certaine lenteur, une transparence, des accidents heureux de la matière qui contrastent avec la netteté habituelle du dessin de presse. Elle donne aux paysages grecs — mer, lumière, île déserte — une douceur presque irréelle, qui renforce le sentiment de parenthèse vécue par Lambert. Le monde de l’édition parisien, lui, est traité avec des teintes plus froides, plus dures, accentuant le contraste entre la frénésie urbaine et la sérénité insulaire.
Pour ses personnages, Zep s’inspire de visages réels :cette référence réaliste confère aux visages une présence inhabituellement charnelle, loin des codes de la caricature.
La mise en page, sobre et maîtrisée, alterne cases serrées pour les scènes d’agitation parisienne et grandes plages graphiques pour les séquences en mer ou sur l’île. Le silence visuel devient un outil narratif à part entière.
Tourner la page est l’album d’un auteur qui, précisément, a osé tourner la page — loin des sentiers balisés de sa propre célébrité. En 80 pages, Zep réussit une comédie amère sur la vanité artistique qui finit par toucher à des questions bien plus grandes — la valeur d’une œuvre, le sens du succès, ce que signifie exister aux yeux des autres. L’album explore la vanité artistique et questionne notre besoin de laisser une trace durable avec un twist narratif final trés ironique..
L’aquarelle y est pour beaucoup : elle transforme ce qui aurait pu être un pamphlet acide en quelque chose de plus nuancé, presque contemplatif. On rit, on se reconnaît, on est un peu mal à l’aise — et c’est exactement là que réside la réussite du livre.
Pour les amateurs de romans graphiques exigeants, pour ceux qui aiment les récits où l’humour ne masque pas la profondeur, et pour quiconque s’est un jour demandé ce que valent vraiment les hommages rendus aux morts : lisez Tourner la page. Vous ne regretterez pas la traversée.
Tourner la page — Zep, Éditions Rue de Sèvres, avril 2026, 80 pages, 20 €.