Tamasa nous fait redécouvrir une film un peu oublié de Luigi Comencini dont la carrière marqua le cinéma mondial:: longtemps sous-estimé par la critique, trop populaire aux yeux des uns, trop grinçant aux yeux des autres, Comencini est en réalité un cinéaste protéiforme dont l’œuvre — plus de trente films — oscille entre mélodrame social, satire acide et hymne à l’enfance. La Grande Pagaille (1960), L’Incompris (1966), Les Aventures de Pinocchio (1972) ou L’Argent de la vieille (1972) dessinent un portrait au vitriol de la société italienne. Il reçoit le Lion d’Or à Venise pour l’ensemble de sa carrière en 1987, et s’éteint à Rome en 2007, à 90 ans.
À l’origine,du film un best-seller : La Ragazza di Bube, roman de Carlo Cassola paru en 1960, Prix Strega — l’équivalent du Goncourt transalpin — la même année. Comencini, littéralement saisi par cette histoire d’amour contrariée sur fond d’Italie d’après-guerre, rachète personnellement les droits d’adaptation. Le projet s’inscrit dans un courant des années 1960 qui réexamine la Résistance non plus comme mythe héroïque mais comme réalité politique et sociale, avec ses désillusions et ses crimes.
Comencini offre à Claudia Cardinale, pour la première fois de sa carrière, la possibilité d’utiliser sa vraie voix — cette voix rauque, rocailleuse, que les producteurs de ses débuts lui avaient interdit d’utiliser, lui imposant des doubleuses. C’est dans ce film que naît, à l’écran, la vraie Claudia Cardinale.
Le film s’éloigne légèrement du roman de Cassola : là où les protagonistes étaient adolescents, Comencini en fait de jeunes adultes, accentuant la charge sentimentale et la responsabilité morale du choix féminin. Produit par Franco Cristaldi, il est présenté à la 14e Berlinale, où il concourt pour l’Ours d’Or, et remporte le David di Donatello de la meilleure production.
L’argument est classique : nous sommes dans la Toscane,de l’après seconde guerre mondiale . Mara, jeune paysanne de 16 ans, rencontre Bube, un ancien maquisard communiste surnommé « le Vengeur ». Entre eux, c’est le coup de foudre — et les fiançailles. Mais Bube, impliqué dans le meurtre d’un brigadier fasciste et de son fils, doit fuir le pays pour échapper à la justice. Mara attend, seule, dans l’Italie de la reconstruction.Le temps passe. En ville, où elle travaille dans un atelier, elle rencontre Stefano (Marc Michel), imprimeur et militant, qui s’éprend d’elle et lui propose le mariage. Elle hésite, résignée à ne jamais revoir Bube, jusqu’au jour où elle apprend que celui-ci vient d’être arrêté à la frontière après son expulsion. Alors commence pour Mara un long chemin de fidélité absolue — attendre le procès, attendre la peine, attendre l’homme.Un film sur la loyauté d’une femme dans un monde d’hommes qui font la guerre et fuient ses conséquences.
La mise en scène de Comencini est d’une délicatesse remarquable. Sans jamais forcer le trait idéologique, il laisse le temps social s’infiltrer dans le drame intime : les meetings politiques, les journaux de gauche, les règlements de comptes d’après-guerre ne sont pas des décors — ils sont le tissu même de l’amour de Mara, les raisons pour lesquelles son homme ne peut rester. La caméra observe, ne juge pas.
La photographie en noir et blanc de Gianni Di Venanzo — chef opérateur de génie que l’on retrouvera chez Fellini et Antonioni — restitue à la perfection les ombres et pénombres d’une Toscane rurale encore meurtrie. Chaque plan respire, les visages sont sculptés par la lumière avec une grâce presque néo-réaliste.
Claudia Cardinale, 26 ans, est proprement stupéfiante. Mou boudeuse, cheveux courts, elle incarne Mara dans toute son épaisseur : d’abord post-adolescente de la campagne, puis jeune femme de la ville qui mûrit dans la douleur et la patience. Sa performance lui vaudra le Nastro d’Argento de la meilleure actrice. En face d’elle, George Chakiris — tout juste sorti du triomphe mondial de West Side Story (1961) — fait figure un peu pâle : son charme américain colle moins bien aux tourments du jeune partisan italien que la présence tellurique de Cardinale ne colle à Mara. Marc Michel, en Stefano, apporte une douceur triste et juste.
La partition de Carlo Rustichelli joue un rôle essentiel mais jamais envahissant. Le compositeur, fidèle collaborateur du cinéma populaire italien, sait se mettre au service de l’image sans l’écraser. Sa musique accompagne les basculements émotionnels de Mara avec une sobriété qui tranche avec les mélodismes larmoyants courants dans les films de l’époque. Elle souligne, elle ponctue, elle ne commente pas. Dans les scènes d’attente — les plus belles du film — son absence est tout aussi éloquente que sa présence.
Le film a été restauré en 2022 en 4K d’après le négatif original 35 mm. Le résultat est globalement très beau : le noir et blanc de Di Venanzo retrouve son grain organique, ses contrastes intacts, sa profondeur de champ admirable. On signalera quelques légers défauts sur le transfert d’image, sans conséquence sur le plaisir de visionnage. Le son est proposé en version originale italienne sous-titrée en français, ainsi qu’en doublage français — avec, curiosité charmante, des sous-titres bretons optionnels.
L’ensemble constitue un beau travail éditorial, à la hauteur de l’importance du film. Le livret de Serafim contextualise l’œuvre dans le néo-réalisme tardif avec précision, et le documentaire d’Aurore Renaut offre une analyse sensible d’un film trop longtemps ignoré en France.
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