Il existe mille façons d’approcher Orson Welles : par ses films bien sûr, par ses déclarations tonitruantes, par les mythes qu’il a lui-même cultivés avec un soin jaloux. Jean-Pierre Berthomé et François Thomas, tous deux collaborateurs de longue date de la revue Positif, ont choisi une autre voie — la plus humble, et peut-être la plus révélatrice : laisser parler ceux qui ont travaillé avec lui.
Leur Orson Welles rassemble douze entretiens enregistrés entre 1982 et 2005, en France, en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis, auprès de collaborateurs qui ont côtoyé le cinéaste à différentes étapes de sa carrière. Ce ne sont pas des admirateurs venus réciter leur bréviaire : ce sont des professionnels — monteurs, opérateurs, décorateurs, producteurs, comédiens — qui racontent leur Welles, au sens propre du titre, avec tout ce que cela implique de subjectivité, de tendresse, d’agacement parfois
On croise ainsi le producteur Richard Wilson, le décorateur Alexandre Trauner, les directeurs de la photo Edmond Richard, Willy Kurant et Serge Halsdorf, les monteurs Marie-Sophie Dubus et Yves Deschamps, les comédiens Paul Stewart, Jeanette Nolan et Keith Baxter — sans oublier Oja Kodar, muse, actrice et scénariste, qui incarne à elle seule quarante-cinq ans de complicité et à qui on doit la mise en forme di dernier projet inachevé de l’auteur sorti ( mallheuresement uniquement sur Netflix : « the other side of th wind ». r.
Chef de troupe infatigable et jamais à court de solutions inédites, Welles a épaté ses collaborateurs par ses audaces, épuisé ses équipes par ses exigences, et conquis les cœurs par son enthousiasme. Il s’est fait haïr parfois — mais tous se souviennent de leur travail commun comme d’un moment fondateur de leur propre identité de créateur.
Ce qui frappe à la lecture, c’est l’image d’un Welles profondément pragmatique sous le vernis du génie. Il préférait filmer vite plutôt qu’attendre des fonds ou du matériel, rebondissant grâce à son côté magicien pour obtenir des résultats impressionnants — à condition que son équipe accepte de retrousser les manches d’une manière souvent inattendue. Sa capacité de travail était prodigieuse : il jonglait avec deux ou trois projets simultanément, et il n’était pas évident de tenir son rythme.
Les entretiens couvrent aussi les productions théâtrales et radiophoniques de Welles, aussi inventives que ses films — un rappel bienvenu que le cinéaste fut d’abord un homme de scène et d’antenne, et que Citizen Kane n’est pas né de rien.
Berthomé et Thomas n’en sont pas à leur coup d’essai : spécialistes reconnus, ils ont notamment coordonné depuis plus de trente ans des dossiers consacrés au cinéma dans Positif, et leur maîtrise du sujet se sent à chaque page. Les entretiens sont contextualisés avec soin, les références aux films précisément situées, les zones d’ombre honnêtement signalées. On ne cherche pas ici à canoniser Welles une fois de plus, mais à le comprendre — et c’est infiniment plus intéressant.
Leur Orson Welles est un livre de cinéphile exigeant, mais accessible : pas de jargon théorique, pas d’hagiographie. Juste des voix, des souvenirs, des anecdotes qui font affleurer la réalité d’un tournage, la texture d’une collaboration, l’étrangeté d’un homme-mythe vu de près. Un beau travail des Impressions Nouvelles, qui confirment leur talent pour ces ouvrages de mémoire vivante du cinéma.
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