Il y a des rencontres qui changent le cours du cinéma sans que personne, sur le moment, ne s’en aperçoive vraiment. En 1967, sur un plateau espagnol battu par le vent, deux comédiens italiens se croisent pour la première fois sans savoir qu’ils vont former l’un des duos les plus populaires de l’histoire du western transalpin. Le film s’appelle « Dieu pardonne… moi pas ! », et son édition restaurée, disponible chez BQHL en combo Blu-ray et DVD, offre l’occasion rêvée de redécouvrir cette pierre fondatrice, bien plus sombre et âpre qu’on ne l’imagine quand on ne connaît les deux acteurs que par leurs comédies bagarreuses ultérieures.
Giuseppe Colizzi, le réalisateur, reste une figure discrète du western italien. Scénariste avant tout, il n’a mis en scène que six longs métrages avant sa mort prématurée, et quatre d’entre eux réunissent justement Terence Hill et Bud Spencer. Sa carrière se confond presque entièrement avec la trilogie qu’il initie ici, poursuivie par « Les Quatre de l’Ave Maria » puis « La Colline des bottes », avant que le tandem ne s’envole vers le succès mondial sous la houlette d’Enzo Barboni avec « Trinita ». Colizzi, lui, appartient à cette génération de cinéastes de genre italiens capables de tourner vite, avec des moyens contraints, tout en injectant une vraie ambition narrative dans des scripts qu’ils co-écrivaient souvent eux-mêmes.
L’anecdote la plus savoureuse concerne justement cette première rencontre entre les deux comédiens, encore connus sous leurs véritables noms de Mario Girotti et Carlo Pedersoli. Le courant passe immédiatement entre eux dans le décor si particulier des studios où sera tourné plus tard « Trinita », et cette complicité naissante, perceptible à l’écran malgré la noirceur du récit, préfigure déjà l’alchimie comique qui fera leur fortune quelques années après. Le film adopte pourtant un registre très différent de leurs futures pitreries : c’est un thriller western sec et violent, tourné dans une coproduction italo-espagnole typique de l’époque, avec cette économie de moyens qui pousse les artisans du genre à redoubler d’inventivité visuelle.
L’intrigue suit Cat Stevens, un pistolero hanté par la conviction erronée d’avoir tué un an plus tôt le hors-la-loi Bill San Antonio lors d’un duel truqué, et Hutch Bessy, enquêteur d’assurance interprété par Bud Spencer. Quand un train chargé d’or est attaqué et tous ses passagers massacrés, l’unique survivant affirme reconnaître la signature de San Antonio, pourtant officiellement mort. Les deux hommes se lancent alors sur la piste du bandit ressuscité et de son butin, une traque qui les mènera droit dans un piège soigneusement tendu.
La mise en scène de Colizzi surprend par sa sécheresse et son sens du cadre : le film ne cherche jamais l’esbroufe et préfère une tension sourde qui tranche avec l’exubérance du western-spaghetti flamboyant façon Leone. Terence Hill y compose un personnage tourmenté, loin de son image ultérieure de cowboy nonchalant et souriant, tandis que Bud Spencer impose déjà sa présence massive et son autorité tranquille, sans le comique pataud qu’on lui associera plus tard. Les deux acteurs se révèlent d’une justesse remarquable dans ce registre dramatique, ce qui rend leur virage ultérieur vers la comédie d’autant plus fascinant à observer rétrospectivement. Le ton est sombre avec une imagerie christique d’un anti héros luttant contre un ex partenaire à connotation lucifèrienne …un chemin vers la rédemption à travers des épreuves de l’eau et du feu ….
La musique, signée Carlo Rustichelli, joue un rôle essentiel dans l’équilibre du film. Le compositeur s’écarte volontairement des sonorités les plus attendues du genre pour construire un contraste marqué entre gravité et légèreté, chaque thème épousant la psychologie du personnage qu’il accompagne. Cette partition, aujourd’hui recherchée par les collectionneurs de musiques de western italien, participe pleinement à l’identité si particulière du film, oscillant entre solennité tragique et clins d’œil plus enlevés.
Sur le plan technique, l’édition BQHL propose une image restaurée au format respecté de 2.35:1, avec une version originale en mono double piste et une version française en stéréo, toutes deux disponibles en DTS HD Master Audio sur le disque Blu-ray. Le travail de restauration redonne au grain de l’image toute sa texture d’origine sans sacrifier le piqué, un équilibre pas toujours facile à trouver sur ce type de production espagnole des années soixante dont les éléments d’origine sont parfois fragiles.
Au final, « Dieu pardonne… moi pas ! » mérite sa place dans toute cinémathèque de l’amateur de western italien, non seulement pour ses qualités intrinsèques de thriller crépusculaire mais surtout pour sa valeur de document fondateur. C’est le point de départ d’une collaboration qui allait redéfinir tout un pan du cinéma populaire européen, et voir Hill et Spencer avant leur mue comique offre un éclairage précieux sur l’étendue de leur registre d’acteurs.