Soixante-quatre ans après sa sortie, Les Titans (Arrivano i titani, 1962) bénéficie d’une ressortie en Blu-ray et DVD chez Rimini Éditions — l’occasion de (re)découvrir non seulement un divertissement fort agréable , mais le film fondateur d’un auteur trop souvent laissé dans l’ombre de ses contemporains.
Duccio Tessari, de son vrai nom Amadeo Tessari, est né le 11 octobre 1926 à Gênes et mort d’un cancer le 6 septembre 1994 à Rome. Réalisateur et scénariste, il passe ses premières années à l’écran dans les coulisses de la grande machinerie du péplum transalpin, collaborant aux scénarios des Derniers Jours de Pompéi, de Carthage en flammes, de La Vengeance d’Hercule et du Colosse de Rhodes. Artisan discret mais fertile, il co-signe également le scénario de Pour une poignée de dollars, ce qui lui vaut d’être considéré comme l’un des pères du western spaghetti, aux côtés de Sergio Leone dont il était l’ami proche. C’est pourtant à travers un autre genre qu’il choisit de faire ses débuts derrière la caméra — et c’est avec l’acteur qui deviendra son double à l’écran, Giuliano Gemma, qu’il signe l’un des coups de maître de sa carrière.
En 1962, Duccio Tessari et Giuliano Gemma sont deux hommes de l’ombre au sein de l’industrie italienne. Le premier fait ses gammes en participant aux scripts de films nettement plus sérieux, tandis que le second se taille laborieusement un petit nom dans des rôles de seconds plans ou comme cascadeur. Tous deux ont encore tout à prouver et vont le faire avec Les Titans.
Alors que la vogue du péplum antique bat son plein en Italie, le prolifique scénariste tente un mélange audacieux pour son baptême de metteur en scène : l’épopée mythologique et la comédie. Le film est une coproduction franco-hispano-italienne, portée par la société Vides Cinematografica et les Films Arlane, avec un budget honorable qui lui permet de s’offrir décors spectaculaires et costumes soignés.
Dès l’ouverture, Tessari montre les fameux Titans enfermés en enfer par Zeus dans un travelling qui présente quelques colosses bruns et barbus, avant de s’arrêter sur ce jeune homme, Krios, au corps nettement moins épais, aux cheveux blonds décolorés et au sourire aussi séducteur qu’espiègle.
Cadmos, le roi de Crète, a fait assassiner son épouse pour vivre heureux avec sa maîtresse Hermione, récupérant au passage leur bébé Antiope. Mais la Sybille annonce la terrible prophétie : lorsqu’Antiope grandira et connaîtra l’amour, le cœur de Cadmos cessera de battre. Révolté contre les dieux d’Olympe, le souverain les renie en bloc et s’autoproclame « seul dieu et seul seigneur sur la terre et dans les cieux ». Zeus réagit en envoyant Krios, le moins fort mais le plus rusé des Titans, sur Terre pour précipiter la chute du roi.
Dans ce décor du Tartare fidèle aux descriptions de la mythologie antique, reconstitué en studio dans un magnifique décor de grotte souterraine, Prométhée est enchaîné tandis qu’un vautour se repaît de son foie, Tantale meurt de faim face à des fruits qui s’éloignent inlassablement de lui, Sisyphe pousse toujours le même rocher en haut d’une colline. C’est avec ce soin iconographique remarquable que Tessari ancre son récit dans une mythologie reconnaissable avant de fair un pas de côté: là où ses contemporains — de Cottafavi à Francisci — jouent la carte de l’épique surchargé, Tessari opte pour une fluidité espiègle, presque chaplinesque. Dans la peau de ce Titan gaffeur, Giuliano Gemma excelle, redoublant de naïveté et de gaucherie. Semant le trouble dans la cité, il est pris en chasse par la garde royale, ce qui nous vaut une scène de poursuite échevelée et hilarante, le fougueux fugitif sautant sur les toits en toile comme sur autant de trampolines, évitant les lances et les flèches avec désinvolture puis se laissant tranquillement capturer. La caméra épouse ces acrobaties avec une complicité évidente, préférant le mouvement à la grandiloquence statuaire.
Filmé dans un somptueux Technicolor mettant en valeur des décors colossaux et des costumes de toute beauté, Les Titans regorge de dialogues humoristiques qui traduisent une distanciation consciente du réalisateur vis-à-vis des conventions du genre. Ce film dénote avec ceux de son époque par sa légèreté constante, entièrement assumée, frôlant la comédie voire la parodie. Face à un Pedro Armendáriz en roi despotique parfaitement à l’aise dans le registre de la noirceur calculée, Giuliano Gemma, gymnaste et acrobate de formation, y révèle un talent comique insoupçonné qui préfigure directement son futur personnage de Ringo. Autour de lui, le casting réunit des figures remarquables : Antonella Lualdi en maîtresse vénéneuse, Jacqueline Sassard dans la pureté fragile d’Antiope, et le culturiste français Serge Nubret dans un rôle de guerrier colossal. On remarque aussi la présence de Fernando Rey, déjà présent dans les productions espagnoles de l’époque, dans un second rôle caractéristique.
La musique est signée Carlo Rustichelli, compositeur attitré de la grande époque du cinéma populaire italien, à qui l’on doit notamment la partition de Kapò de Gillo Pontecorvo. Ic il déploie des fanfares héroïques convenues en surface, mais nuancées d’une légèreté thématique qui accompagne sans jamais écraser les élans comiques de Gemma..
Le disque proposé par Rimini Éditions présente le film dans un format image 1.85 en 16/9, avec un son en italien et français en DTS Master Audio 2.0 mono, avec sous-titres français, pour une durée de 115 minutes. Le Technicolor d’origine retrouve une vivacité chromatique réjouissante, les ors et les pourpres des costumes de cour comme les noirs profonds du Tartare bénéficiant d’un travail de restauration soigné qui honore la photographie d’Alfio Contini. On regrettera l’absence d’une piste audio spatiale, mais le mono d’époque bien traité restitue fidèlement le relief sonore d’origine. On découvre avec plaisir 3 séquences inédites non doublées en Français qui étoffent l’intrigue.
Rimini propose trois suppléments vidéo, dont, au premier chef, une longue évocation par Laurent Aknin des grandes heures du péplum fantastique italien, s’intéressant aux titres les plus célèbres et incontournables comme l’Ulysse de Mario Camerini ou les Hercule de Mario Bava, les Macistes — un panorama roboratif qui replace Les Titans dans son contexte générationnel avec la rigueur attendue de ce spécialiste reconnu du cinéma de genre. Un accompagnement contextuel de qualité, à même de convertir les néophytes comme de combler les amateurs éclairés.
Consacré par un engouement surprise en France et par un ton plus humoristique qui va rapidement contaminer toute la production péplum italienne des dernières années du genre, Les Titans est l’un de ces grands divertissements témoignant de la belle époque du cinéma populaire transalpin. Mais l’importance du film dépasse le seul plaisir qu’il procure : en choisissant de traiter la mythologie par le bas, avec ironie et légèreté, Duccio Tessari invente une posture qui traversera toute sa carrière — du western Ringo au Zorro de 1975 — et préfigure un certain rapport au genre populaire que le cinéma européen des décennies suivantes exploitera à profusion. Les Titans est aussi le film où Giuliano Gemma cesse d’être un cascadeur anonyme pour devenir une star à part entière, ce qui en fait, rétrospectivement, l’une des rencontres les plus fécondes du cinéma d’aventure italien. Rimini Éditions a eu le bon goût de lui rendre la lumière qui lui revenait.
Les Titans, Blu-ray & DVD — Rimini Éditions. Sorti le 16 juin 2026.
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