Et si le chef-d’œuvre médiéval d’Umberto Eco se réinventait sous le trait sensuel et virtuose de Milo Manara ? Cette adaptation audacieuse du Nom de la Rose transforme l’enquête monastique en une fresque graphique somptueuse, où l’énigme intellectuelle côtoie la beauté picturale. Une relecture inattendue qui mérite qu’on s’y attarde.
Milo Manara est le maître italien du trait sensuel:né en 1945 à Luson, dans le Tyrol italien, Maurilio Manaras’impose dès les années 1970 comme l’un des dessinateurs majeurs de la bande dessinée européenne. Formé à l’académie des Beaux-Arts de Venise, il débute dans l’illustration et la publicité avant de se tourner vers la BD. Son style immédiatement reconnaissable mêle virtuosité académique et sensualité assumée. Si Le Déclic (1983) ou Gulliveriana consacrent sa réputation d’auteur érotique raffiné, Manara prouve régulièrement sa polyvalence en adaptant des classiques littéraires ou en collaborant avec des scénaristes prestigieux. Des séries comme Giuseppe Bergman ou HP et Giuseppe Bergman révèlent un auteur complet, capable d’autobiographie poétique comme d’aventures fantastiques.
Il a choisi d’adapter le chf d’oeuvre d’ Umberto Eco (1932-2016) sémiologue, philosophe et romancier italien . Ce professeur à l’université de Bologne, spécialiste du Moyen Âge et de la sémiotique marque le monde littéraire en 1980 avec « Le Nom de la Rose »roman policier médiéval érudit qui devient un phénomène mondial avec plus de 50 millions d’exemplaires vendus. Ce premier roman, mêle enquête policière, réflexions philosophiques et reconstitution historique minutieuse, par la suite son œuvre littéraire confirme son talent pour conjuguer érudition et narration captivante avecd’autres succès comme Le Pendule de Foucault ou » L’Île du jour d’avant » ou encor l’essai « Histoire de la Beauté ».
Les auteurs nous plongent dans une enquête médiévale tortueuse :en novembre 1327, dans une abbaye bénédictine perdue dans les montagnes du nord de l’Italie. Le franciscain Guillaume de Baskerville et son jeune novice Adso de Melk arrivent pour participer à un débat théologique crucial, mais se retrouvent confrontés à une série de meurtres mystérieux qui ensanglantent le monastère. Chaque mort semble liée à la bibliothèque labyrinthique de l’abbaye et à un livre maudit.
Manara parvient à préserver l’essence du roman d’Eco : l’enquête intellectuelle qui transforme chaque indice en réflexion sur le savoir, le pouvoir et la vérité. L’originalité de l’œuvre tient à sa double nature. D’un côté, c’est un hommage évident au roman policier classique, avec ses références transparentes à Sherlock Holmes (le nom de Baskerville, la méthode déductive). De l’autre, c’est une méditation profonde sur le Moyen Âge, ses tensions religieuses, ses hérésies, et surtout sur le rapport ambigu de l’Église au rire et au plaisir avec en sous texte le texte d’ Aristote consacré à la Poètique, une reflexion sur le rôle clef du rire pour nous libérer de la peur inspirée par unDieu vengeur ( ce théme n’est que suggéré dans l’album , c’est là son seul point faible…
L’adaptation graphique accentue la dimension visuelle de cet univers monastique oppressant, où l’architecture imposante des lieux devient un personnage à part entière. Manara respecte la complexité narrative tout en rendant accessible ce qui pouvait sembler aride dans le roman original.
Le style de Manara trouve ici un terrain d’expression inattendu. Reconnu pour ses courbes sensuelles et son traitement lumineux des corps féminins, le dessinateur adapte sa palette graphique à l’austérité médiévale sans renier sa signature. Son trait reste d’une précision chirurgicale, capable de rendre la texture des pierres froides, les plis des robes de bure, les visages émaciés des moines ou la pénombre inquiétante des couloirs.
La mise en page alterne avec intelligence entre grandes cases contemplatives, qui installent l’atmosphère pesante de l’abbaye, et séquences plus découpées lors des moments d’investigation ou de tension. Manara maîtrise l’art du cadrage cinématographique, jouant sur les contre-plongées pour magnifier l’architecture romane et sur les plans serrés pour capter l’intensité des dialogues philosophiques.
Les couleurs, réalisées avec une palette volontairement restreinte, jouent un rôle capital dans cette adaptation. Les tons ocres, bruns et gris dominent, créant une ambiance crépusculaire qui renforce le sentiment d’enfermement. Quelques touches de rouge sang ou d’or (les enluminures, les flammes) surgissent comme des éclats dans cette grisaille, guidant l’œil et soulignant les moments clés. Cette sobriété chromatique n’est pas un appauvrissement mais un choix esthétique fort qui sert le propos : montrer un monde où la lumière du savoir peine à percer l’obscurantisme.
Cette adaptation du Nom de la Rose constitue une réussite rare : celle de transposer en images un roman dense et intellectuel sans le trahir ni l’appauvrir. Manara prouve qu’il est bien plus qu’un dessinateur érotique, en démontrant sa capacité à servir un récit exigeant avec humilité et virtuosité.
L’ouvrage séduira autant les lecteurs du roman d’Eco, curieux de redécouvrir l’enquête de Guillaume de Baskerville sous un nouveau jour, que les amateurs de bande dessinée exigeante, à la recherche d’une œuvre graphiquement somptueuse et narrativement riche. C’est une porte d’entrée idéale pour ceux qui auraient été rebutés par la densité du roman original, sans pour autant sacrifier sa profondeur.
Plus qu’une simple adaptation, c’est un dialogue entre deux maîtres italiens, l’un des mots, l’autre des images, qui célèbrent ensemble le pouvoir des histoires et la beauté du savoir. Un ouvrage indispensable dans toute bibliothèque digne de ce nom.
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