Après le succès de Morgue pleine, Doug Headline et Max Cabanes récidivent avec cette adaptation du roman noir de Jean-Patrick Manchette ressuscitant une nouvelle fois le détective Eugène Tarpon dans toute sa splendeur désabusée.
Cette adaptation événement nous plonge dans la France des années 70 époque chère à Manchette, où le polar servait de scalpel social. Doug Headline a su préserver ce qui fait l’essence du maître du néo-polar français : dialogues acérés, critique sociale mordante et cette violence sèche qui claque comme un coup de feu.
Max Cabanes déploie ici tout son talent de dessinateur réaliste. Son trait précis, documenté, restitue avec brio l’atmosphère poisseuse des bas-fonds et la grisaille d’une France en mutation. Chaque planche respire l’authenticité, des décors urbains aux physionomies des personnages, tous marqués par la vie et ses coups : Tarpon cotoie toute une fange de voyous et de flics avec une zone grise sur la question du bien et du mal , seule lueur d’epspoir un personnage féminin à qui Tarpon finira par s’accrocher …
Le découpage, nerveux sans être brouillon, épouse parfaitement le rythme haletant du récit. Cabanes sait ménager ses effets : plans larges pour installer l’ambiance, gros plans expressifs pour les moments de tension.
Eugène Tarpon, le mythique détective privé retrouve dans cette adaptation toute sa verve et son cynisme. Ni héros ni salaud, simplement un professionnel désenchanté naviguant dans un monde où la morale est une notion relative. Son humanité transparaît précisément dans ses failles.
Cette piquante autopsie de la société française des années 70 résonne étrangement avec notre époque. Les thèmes manchettiens – corruption, violence sociale, désillusion politique – n’ont rien perdu de leur actualité. Le duo Headline/Cabanes ne se contente pas d’adapter : ils actualisent, rendent viscérale une œuvre qui pourrait sembler datée.
« Que d’os ! » confirme que le tandem Headline/Cabanes est aujourd’hui le meilleur passeur de l’univers de Manchette en bande dessinée. Du suspense, de la violence, une gouaille inimitable tout y est. Les amateurs du polar à la française y trouveront leur compte, tout comme les lecteurs découvrant Manchette par le prisme de la BD.
Une adaptation qui fait honneur à son modèle et qui rappelle que le polar noir français a encore beaucoup à nous dire sur qui nous sommes.