Avec La Porte Ouverte, Dominique Hé offre un retour sur ses débuts dans la bande dessinée, dans le tumulte créatif des années 70, quand l’atelier bande dessinée de Vincennes était encore un lieu d’expérimentation à ciel ouvert.
Le lecteur sera touché par le double propos intime et historique:le parti pris autobiographique permet à Hé de creuser non seulement son parcours personnel (de mathématicien à aspirant peintre puis dessinateur BD), mais aussi de rendre palpable l’effervescence de ces années — la porte qui s’ouvre littéralement devant lui pour rejoindre Moebius, les camarades de classe (Loisel, Dimberton, Juillard, etc.), le tâtonnement, l’échec (théâtre, sculpture, peinture), jusqu’à cette révélation artistique.
Le scénario repose sur un joli mélange de nostalgie et de lucidité sur ce qui relève du coup de chance ou de l’acharnement : le récit couvre la période 1971-1977 , on perçoit les moments charnières sans trop de densité émotionnelle.
Graphiquement, Hé ne tombe pas dans l’écueil de l’auto-indulgence , dans le courant de la ligne claire il emploie son style pour restituer avec simplicité et clarté les ambiances (atelier, rencontres, moments de doute). Le choix de ne pas verser dans l’hyperbole visuelle sert bien le récit : cela solidifie la sincérité du propos , les couleurs monochromes des chapitres accentuent le côté vintage et nostalgique de l’ouvrage.
Hé arrive à faire le pont entre un parcours individuel et une histoire collective de la BD : le lecteur est en immersion dans un moment charnière de la BD française, avec des noms familiers, des références (Pilote, Métal Hurlant, Goscinny, etc.), mais aussi une manière de montrer que ce n’était pas évident, que ce milieu ne s’ouvrait pas automatiquement. La tension entre le désir de créer et les obstacles / doutes est assez bien rendue. Le regard en arrière, même honnête, est parfois teinté de ce mythe de « l’âge d’or de la BD » (ce que présente la quatrième de couverture). On peut se demander si cela ne lisse pas un peu certaines failles ou ambivalences de l’époque , Hé fait un hommage et donne la parole à ses pairs en fin d’album (témoignages de Margerin , Le Tendre, Dimberton et une belle dédicace de Moebius qui reste son mentor) .
Au-delà de la simple chronique de jeunesse, Hé interroge ce que c’est que trouver sa voie, ce que c’est que la patience et le hasard dans une carrière artistique. On sent qu’il ne regarde pas seulement en arrière avec nostalgie, mais cherche à tirer du sens de ces années d’apprentissage.
La Porte Ouverte est une belle porte d’entrée dans l’univers de Dominique Hé, à la fois comme auteur et comme témoin de son époque. Ce n’est pas une BD-choc, mais elle pose avec sobriété des questions de vocation, de hasard, de persévérance, et du rôle de la communauté dans les débuts d’un dessinateur.
En l’état, c’est un travail sincère, bien construit, qui donne envie de (re)lire les premières planches de Pilote ou de Métal Hurlant avec un autre regard — celui de quelqu’un qui a senti la porte s’ouvrir et s’est lancé, avec ses peurs, ses tâtonnements et sa curiosité.
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